La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc

Publié le par Yigal Bin-Nun

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La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc


Yigal Bin Nun
Université de Paris VIII

La fin du  Judaïsme en terres d'Islam, dir. Sh. Trigano, Denoël Médiations, Paris 2009, pp. 303-358.


Les chapitres
Une longue mutation démographique  
Le bilan du protectorat : progrès et déceptions   
La politique du jeune état marocain  
Les atteintes aux droits des Juifs et au statut de la communauté   
La question de l’émigration et l’octroi des passeports   
La rupture des relations postales   
Le dahir de la marocanisation  
Le poids de l’islam dans la constitution marocaine   
La conversion forcée des jeunes filles juives  
Le tournant décisif de l’année 1961 : le naufrage du Pisces   
« L’accord de compromis » et les pourparlers qui l’ont précédé.   
L’indemnisation et l’évacuation 

L’histoire des Juifs du Maroc après l’indépendance (1956) est marquée par l’évacuation presque totale d’un quart de million de Juifs en direction d’Israël. Ce transfert de population mit fin à l’histoire d’une des plus importantes et anciennes communautés de la diaspora, qui devint à son arrivée en Israël qui devient à son arrivée en Israël le groupe d’immigrants démographiquement le plus large. À la question cardinale de savoir pourquoi les Juifs ont quitté le Maroc, on peut fournir diverses réponses. Certaines sont substantielles et relèvent de problèmes fondamentaux, d’autres sont circonstancielles et tiennent à la date spécifique de leur départ, au début des années soixante.

Une longue mutation démographique
La mobilité démographique à l’intérieur du pays est l’une des nombreuses raisons ont fait pencher la balance en faveur de ce départ. En effet, l’émigration des Juifs s’est produite au terme d’un processus démographique naturel, qui débuta longtemps auparavant au sein de la société marocaine, et plus longtemps encore, dans la communauté juive, en raison de son statut socio-économique spécifique. Ce processus avait débuté aux 18e et 19e siècles et s’accéléra sous le Protectorat français. La population juive quitta progressivement les campagnes en direction des petites villes voisines, et celle des petites villes migra vers les villes plus grandes. Cette urbanisation rapide réduisit la population juive rurale à près de 15% seulement du total de la communauté en 1957 et se poursuivit avec la croissance démographique jusqu’à arriver à 8%, au début des années soixante. La nouvelle métropole économique, Casablanca, devint rapidement le centre de la vie juive. Parallèlement, dans les grandes villes, le passage de l’ancien « mellah » aux nouveaux quartiers juifs et l’assimilation individuelle dans les quartiers européens se poursuivirent.
Les mouvements démographiques intérieurs constituaient un signe annonciateur et la première étape d’un processus qui devait conduire à l’émigration. Le nouvel essor économique dû à la colonisation ébranla la structure des métiers juifs traditionnels, et porta plus particulièrement atteinte au métier de l’orfèvrerie . Avec l’essor économique de Casablanca, les migrations vers cette ville s’effectuèrent directement depuis les villages éloignés. En janvier 1960 la population rurale juive ne comptait plus que 8,33% de la communauté, soient 30 000 personnes sur une population de 250 000 Juifs environ.
Parallèlement à cette migration interne, avant même la fondation de l’État d’Israël, se développa une émigration, non seulement vers la France et l’Espagne, mais aussi vers le Brésil et le Venezuela, Gibraltar, l’Angleterre, les États-Unis et le Canada. Le départ du Maroc pour des pays plus attrayants, qui promettaient à long terme une qualité de vie meilleure, s’inscrivait dans un processus qui alla en se renforçant. Ces mouvements de population étaient dus surtout à la nouvelle scolarisation et à la promotion culturelle sous l’égide de la France. En peu de temps, la communauté assimila avec avidité la civilisation française, et un fossé se creusa entre elle et son environnement géographique et social arabo-musulman. Le sous-développement relatif de la société marocaine suscita le départ des Juifs qui aspiraient améliorer leur condition sociale et s’inquiétaient de l’avenir professionnel et culturel de leurs enfants. L’ébranlement économique engendré par la migration intérieure, les relations avec les autorités du Protectorat, la remise en cause de l’équilibre social entre Musulmans et Juifs et le passage du statut de dhimmi à un semblant d’égalité avec les Français ne firent qu’accélérer cette mobilité .

Le bilan du protectorat : progrès et déceptions
Le processus d’occidentalisation accéléré, découlant de la scolarisation dans les écoles de l’Alliance Israélite Universelle, suscita beaucoup d’espoirs parmi les admirateurs de la civilisation française. Ils espéraient que tous les Juifs du Maroc bénéficieraient de la citoyenneté française, selon le précédent du décret Crémieux, qui avait fait des Juifs d’Algérie des citoyens français. Lorsque la guerre éclata, et avant la capitulation de la France, quelque 8 000 jeunes Juifs du Maroc demandèrent à s’engager dans l’armée française pour combattre le nazisme. Les autorités le leur refusèrent, sous prétexte que ceci entraînerait des demandes de citoyenneté, ce qui déséquilibrerait le tissu social des relations entre Musulmans et Juifs. Très tôt, les anciens élèves de l’Alliance israélite furent déçus par la France, déception qui s’accrut avec l’entrée en vigueur des lois discriminatoires de Vichy - adoptées avec enthousiasme par la Résidence générale française au Maroc - et qui portèrent atteinte au statut des Juifs de nationalité française ou étrangère, parmi lesquels une dizaine de milliers de Juifs d’origine algérienne. Les Juifs d’Europe orientale qui avaient trouvé refuge au Maroc furent déportés dans des « camps de séjour » à Bou‘arfa et Agdiz, aux confins du Sahara . Ce triste épisode se reflète dans les chansons populaires qui faisaient l’éloge du libérateur américain, après le débarquement allié en Afrique du Nord, et exprimaient leur répugnance des Français . Un décret du 22 août 1944 contraignait les Juifs venus habiter la ville européenne, après septembre 1939, à retourner au mellah. À Fès, 40 Juifs sur 342 furent soumis à ce décret discriminatoire. À Casablanca, la situation était encore plus dure. Une dizaine de milliers de Juifs, sur les 50 000 de la ville, habitaient déjà la ville européenne. Le numerus clausus imposé aux Juifs dans les établissements d’enseignement français constitua une atteinte douloureuse qui entraîna l’interruption des études de nombreux jeunes. Cette mesure toucha aussi les Juifs exerçant certaines professions libérales .
Durant les 43 années du Protectorat, la communauté juive tira profit de la présence française pour accélérer le processus de son évolution sociale et culturelle. Ses représentants officiels devaient agir en harmonie avec les autorités françaises au Maroc. Bien que les Juifs eussent acquis avec avidité la culture et l’éducation françaises, leurs relations avec les Français du Maroc restaient plutôt distantes. Cela n’était pas seulement dû à l’attitude française sous le régime de Vichy . Leur promotion sociale, leur francisation et leur occidentalisation ostensibles ne plaisaient pas aux colons du Protectorat. Le pourcentage de Français militants de la droite raciste au Maroc et en Algérie était plus élevé qu’en métropole. Les représentants de la puissance coloniale considéraient avec mépris la population juive et entravèrent à plusieurs occasions son ascension sociale. Au lieu d’encourager et de favoriser l’élément démographique qui avait fait la preuve de son aptitude à l’assimilation à la langue et à la culture française, les autorités du Protectorat s’efforcèrent de préserver un hypothétique équilibre traditionnel entre Juifs et Musulmans, afin de préserver le statu quo de la « politique indigène » instaurée par le premier Résident général, le maréchal Lyautey. De là découlent les efforts des autorités de ne point permettre aux Juifs, durant un certain temps, de fonder de nouvelles écoles et des hôpitaux, tant qu’il n’y en avait pas chez les Musulmans. Il en fut de même de la création d’un mouvement scout juif qui fut interdit. Le moindre signe de progrès éducatif chez les Musulmans était perçu par les fonctionnaires de la Résidence comme une menace potentielle pour la présence française en Afrique du Nord . Cette situation eut des conséquences. Nombre d’étudiants juifs qui à la veille de l’indépendance étudiaient dans les universités françaises, préférèrent retourner au Maroc pour prendre part à son édification au lieu de s’installer en France, alors que nombre d’entre eux avaient la nationalité française. Les élèves juifs scolarisés avec des jeunes Français se sentaient discriminés et préféraient la compagnie des Marocains. La société française était composée de petits fonctionnaires aux opinions xénophobes et de colons aisés qui affichaient leur mépris pour les Juifs autant que pour les Musulmans. Par conséquent, le départ des Français fut souvent ressenti comme un soulagement. Les Juifs aimaient la France et sa culture mais haïssaient ses colons xénophobes .
Il ne faut pourtant pas minimiser l’évolution qui s’opéra dans le statut des Juifs sous le Protectorat, notamment après 1934, par rapport à l’époque précoloniale. Bien que le statut de la dhimma ne fût pas officiellement aboli, les Juifs se sentirent émancipés, ce qui annulait de facto le statut discriminatoire de la dhimma . Ils pouvaient depuis circuler librement dans les quartiers musulmans, portant des vêtements européens, sans craindre de s’approcher des mosquées et des lieux saints musulmans. Certes, des tentatives furent entreprises en mars 1935 pour restreindre la résidence des Juifs dans les quartiers européens de Casablanca. Le Glaoui de Marrakech, qui collabora avec les autorités françaises, tenta lui aussi en 1937 d’empêcher le travail de jeunes filles musulmanes dans les maisons juives, mais en vain. Ce n’était plus que les dernières convulsions d’un temps révolu, effacé par la modernité salvatrice . En peu de temps, les Juifs passèrent d’un statut d’infériorité à celui de classe sociale privilégiée par rapport aux Musulmans. L’éducation française reçue par les Juifs dans les écoles de l’Alliance et l’assimilation rapide dans la modernité creusa un fossé d’une génération entière entre eux et la majorité des Musulmans. En dépit des craintes des Français, les Juifs n’utilisèrent pas l’éducation et la culture française contre l’occupant étranger, ni en sa faveur, en tout cas pas de manière ostentatoire. La modernisation chez les Juifs transforma de fond en comble leurs relations avec les Musulmans et leur conféra un avantage dorénavant irréversible, qui subsista même lorsque les Marocains devinrent maîtres du pays. À vrai dire, sous le Protectorat, les Juifs ne recherchaient pas l’égalité des droits mais souhaitaient obtenir les mêmes avantages accordés aux Français, qui leur donnaient la priorité sur la majorité musulmane. Jusqu’à la pénétration française au Maroc, l’identité des Juifs était claire et simple, mais le bouleversement culturel déclenché par la puissance coloniale rendit la situation plus complexe, en créant de nouveaux pôles d’attraction et de nouvelles identifications. Grâce à l’effervescence culturelle française, les Juifs du Maroc purent - théoriquement tout au moins - choisir selon leur inclination, le nationalisme marocain, la patrie israélienne ou l’option française.
L’éducation dispensée dans les écoles de l’Alliance israélite universelle offrit à l’élite juive une option parallèle d’identification. Elle conféra aux Juifs un statut spécifique, et même privilégié, par rapport aux Musulmans. À la différence des communautés juives d’Europe occidentale, le processus d’émancipation des Juifs du Maroc ne s’est pas accompli par le biais de l’assimilation au sein de la société majoritaire. L’assimilation socioculturelle était plutôt orientée vers la puissance coloniale et non vers la société arabo-musulmane. L’éducation française n’eut certes pas pour effet de créer une reconnaissance envers le Protectorat, mais engendra une attache culturelle avec la France et une soif vitale de la langue française. Ainsi surgirent les conditions d’une identification non seulement double, cas habituel dans les communautés juives en Occident, mais aussi triple, similaire, dans une certaine mesure, à la situation de certaines communautés juives d’Europe orientale, dont les membres cultivés portaient leur regard vers l’Occident.
Le Protectorat français au Maroc prit fin le 2 mars 1956. Sur une population de près de dix millions de personnes au moment de l’indépendance, la communauté juive comptait quelque 230 000 âmes dont la plupart habitaient les grandes villes, surtout à Casablanca. Au début du Protectorat, peu de Juifs quittèrent le Maroc à destination de la France, de l’Espagne ou de l’Amérique du sud. Je divise habituellement l’émigration juive en dehors marocaine en trois périodes : la période de Qadimah , qui s’étend de la création de l’État d’Israël à l’indépendance du Maroc (1948-1956) ; la période de la Misgeret, où l’émigration s’effectua clandestinement (entre 1956 et novembre 1961) ; et la période de l’Opération Yakhin durant laquelle l’émigration se fit au moyen de passeports collectifs après un accord avec les autorités marocaines (1961-1966). Dans les années 1948-1949, près de 22 900 Juifs partirent en Israël. Entre l’indépendance d’Israël et l’indépendance du Maroc, les Juifs émigrèrent vers le jeune État d’Israël au rythme de 3 000 personnes environ chaque mois. Pendant toutes les années d’activité de l’organisation Qadimah (1949-1957), près de 110 000 Juifs quittèrent le Maroc, et quelque 120 000 y demeurèrent jusqu’en 1961 . Entre 1957 et novembre 1961 l’émigration organisée par la branche du Mossad devint clandestine : elle réussit tant bien que mal à faire sortir 29 472 Juifs. De novembre 1961 à la fin 1964, 83 707 Juifs quittèrent légalement, bien que discrètement, le pays. En 1965, y vivaient encore près de 55 000 Juifs. En 1972 il n’en restait pas plus de 30 000 et en 2003 moins de 5 000 . Entre 1948 et 1967 un total de 237 813 Juifs arrivèrent du Maroc en Israël . Ainsi s’effectua l’évacuation quasi totale d’une communauté juive enracinée en Afrique du Nord depuis l’époque romaine.

La politique du jeune état marocain
Après l’indépendance, le royaume marocain, devait choisir entre la poursuite des relations avec la France, sa culture, sa langue et l’Occident démocratique d’une part, et l’alignement sur les pays du Moyen-Orient, leur politique panarabe et leur relation néfaste avec la population juive, d’autre part. Le statut juridique des Juifs dans le nouvel état n’était pas clair. Les Juifs devaient-ils revendiquer des droits particuliers en tant que minorité ethnique à l’écart du reste de la population, ou bien s’assimiler au sein de la nouvelle société, de sa culture et de sa langue, au point de s’y fondre, à l’instar des communautés juives d’Europe occidentale ? Si la première option comptait peu de partisans dans la classe intellectuelle, car ses adeptes potentiels préféraient tout simplement quitter le Maroc, la seconde eut, dans un délai relativement bref, sa période de gloire. Mais la réalité politique marocaine bouleversa la situation. Bien vite, il s’avéra que ce qui valait pour les Juifs de France au lendemain de la Révolution et pour les Juifs d’Europe occidentale par la suite ne convenait pas au nouvel état arabe et musulman, même après une présence française de quarante ans.
Si l’histoire de la communauté juive du Maroc après l’indépendance n’est pas identique à celle des autres pays arabes, qui expulsèrent bien vite leurs Juifs après la création de l’état d’Israël, elle fut marquée par la crainte permanente d’un avenir incertain et inquiétant, voire d’une éventuelle et imminente catastrophe . La communauté était préoccupée par ces questions déterminantes pour son avenir, pour le meilleur ou pour le pire. Le royaume marocain indépendant devait trancher à leur propos. Ses décisions politiques allaient déterminer le sort des Juifs, soit vers un renouveau individuel et communautaire au sein d’un pays démocratique et moderne, soit sur le départ précipité. En plus du surgissement du conflit du Moyen-Orient au cœur des relations judéo-musulmanes au Maroc, se développa en chaque Juif la crainte de perdre les avantages acquis auparavant par rapport aux Musulmans. La remise en cause de ces privilèges consécutive à l’adoption d’une politique d’arabisation de l’administration publique et du système judiciaire risquait de réduire à néant les avantages d’une éducation française ouvrant l’accès à de postes clé dans la fonction publique. Dans les professions libérales et la bourgeoisie juives régnait un sentiment d’appréhension, provenant de la nécessité de choisir entre la langue et la culture françaises, qu’ils avaient assimilées avec enthousiasme, et le processus futur d’arabisation, porteur d’un bagage culturel musulman défavorable aux Juifs. La crainte de perdre ces avantages à la suite de l’arabisation créa dans la communauté un état d’insécurité chronique, qui ne fit que se renforcer. Le Maroc ne pouvant pas assurer un avenir meilleur à ses citoyens juifs dans un état arabo-musulman, il n’y avait d’autre choix que de partir.
L’histoire du Maroc au cours des sept premières années de son indépendance est aussi celle des échecs de ses dirigeants dans leurs rapports avec la communauté juive. Les jeunes dirigeants du nouvel état qui aspiraient à évoluer vers une société démocratique et moderne échouèrent dans leurs tentatives d’intégrer en son sein une population non musulmane, ancrée dans le pays bien avant l’islamisation et l’arabisation du Maroc. Il convient de préciser que le royaume marocain était l’un des rares pays arabo-musulman à avoir nommé un ministre juif, le Dr Léon Benzaquen, dans son premier gouvernement. En dépit de nombreuses tentatives de garantir la présence juive dans l’état indépendant, le Maroc commit des erreurs qui amenèrent les Juifs à mettre en doute leur avenir dans ce pays. L’erreur la plus grave fut la restriction de la liberté de circulation et les entraves à l’obtention de passeports. Plus les autorités marocaines s’efforçaient de retenir les Juifs dans le pays, plus elles diminuaient leur volonté d’y rester. De ce point de vue, ces premières années d’indépendance constituent un moment décisif dans l’histoire de la nouvelle société marocaine. Ses dirigeants ayant vécu l’humiliation du colonialisme devinrent progressivement plus sensibles aux liens culturels et sociaux avec le monde arabe, et supportèrent sans enthousiasme les pressions de la Ligue arabe et l’influence néfaste du nassérisme. Cet état de chose engendra une politique qui écarta progressivement la possibilité que des citoyens juifs puissent s’intégrer dans le Maroc indépendant, alors que d’autres options plus attrayantes s’ouvraient déjà à eux.

Les atteintes aux droits des Juifs et au statut de la communauté

Malgré les déclarations rassurantes des autorités et l’euphorie qu’a vécu la classe intellectuelle juive, juste après l’indépendance, le souvenir douloureux de deux événements sanglants resta gravé dans sa mémoire collective . L’incident qui marqua l’histoire de la communauté s’était produit dans la nuit du 7 au 8 juin 1948, trois semaines après la création de l’État d’Israël et le début du conflit avec ses pays voisins. Le sultan Mohammed Ben Youssef comprit le danger que représentait pour la communauté juive le conflit israélo arabe. Le 23 mai, il s’adressa à son peuple en lui rappelant son obligation de protéger ses citoyens juifs et demanda aussi à la communauté de ne pas manifester sa solidarité avec le nouvel état juif. Dans la ville orientale d’Oujda et dans le village voisin de Jerrada, distant de 46 km, éclatèrent des émeutes qui restèrent profondément gravées dans la conscience juive. Oujda servait à cette époque de ville de transit pour les Juifs qui quittaient le Maroc à destination d’Israël, en passant par l’Algérie voisine. En juillet 1948, dans le cadre des actions contre le pouvoir occupant français, des Musulmans attaquèrent ceux qu’ils considéraient comme leurs collaborateurs juifs. À Oujda, quatre Juifs, et un Musulman qui tentait de les protéger, furent assassinés. À Jerrada, 39 Juifs furent tués et 30 furent grièvement blessés. Le rabbin de la communauté, Moshe Cohen, trouva la mort dans ce pogrome. Cependant, il convient de souligner que dès le mois de mai, le président de la communauté d’Oujda, Obadia, avait averti les autorités françaises de l’effervescence antijuive dans la ville mais, étonnamment, le contrôleur civil, qui tenait lieu de gouverneur régional du Protectorat dans la ville, avait quitté les lieux un jour auparavant. Ceci fait peser de lourds soupçons sur les autorités françaises d’avoir fomenté des troubles antijuifs pour semer la discorde entre les deux communautés. Néanmoins, le mobile des émeutes était peut être lié aussi à l’émigration vers Israël et à la situation au Moyen-Orient, et non à des mobiles locaux .
Un autre incident antijuif se produisit le 3 août 1954 dans la ville de Sidi Qassem (Petit Jean), où six commerçants juifs de Meknès furent tués. Contrairement au pogrome d’Oujda, cet incident n’avait pas de lien avec le conflit israélo-arabe. Dans cette petite ville habitaient seulement une cinquantaine de Juifs, mais des commerçants juifs de Meknès, la ville voisine, venaient y faire leurs affaires. Ce qui déclencha le massacre était l’exigence du mouvement national marocain de fermer les magasins le vendredi. Des pressions inverses furent exercées par les policiers français pour ouvrir les magasins, en dépit des menaces. Au cours de cette situation explosive, quelques manifestants marocains collèrent des photographies du roi en exil sur les magasins, y compris sur ceux appartenant aux Juifs. Un policier français qui tenta de retirer les photographies s’en sortit indemne, mais la foule en colère se retourna contre les commerçants juifs qui furent accusés de s’être opposés à la grève. Les Juifs en subirent de lourdes conséquences : Samuel Boussidan, Shalom Elfassi et son fils âgé de 22 ans, Elie Toledano et son fils de 12 ans, et Abraham Amar furent assassinés, après avoir subi des traitements cruels et leurs corps furent brûlés par les manifestants. Cet incident tragique ne fut pas mentionné dans la presse israélienne de l’époque, bien que le ministère des Affaires étrangères eut reçu des photos et un compte-rendu de l’événement . Mais l’instabilité politique et l’incertitude planaient sur l’avenir de la communauté. Les déclarations sur l’arabisation prochaine de l’administration et l’adhésion du Maroc à la politique panarabe ravivèrent la mémoire de ces deux incidents, et incitèrent les Juifs à quitter un pays incapable de garantir leur sécurité.
Après une courte période d’euphorie qui anima l’intelligentsia juive, et malgré les avantages acquis en matière de promotion professionnelle dans la fonction publique et dans les divers ministères, les difficultés commencèrent à surgirent. Elles concernaient principalement les entraves à l’octroi de passeports qui restreignaient la liberté de circulation, la rupture des relations postales avec Israël, la marocanisation des associations, l’arabisation de l’administration publique et l’adoption d’une nouvelle constitution définissant le Maroc comme un état islamique. En outre, les atteintes contre les Juifs de la part de policiers marocains lors de la visite d’Abdel Nasser à Casablanca après l’adhésion du Maroc à la Ligue arabe et son ralliement à l’idéologie panarabe en politique étrangère ne firent qu’aggraver la situation déjà tendue. Cette série d’événements suscita progressivement un sentiment de méfiance envers les autorités, et la conviction grandissante qu’à long terme il n’y avait plus d’avenir dans ce pays et qu’il fallait se préparer à partir avant la catastrophe prochaine. Qui plus est, on ne peu nier le fait que la création d’un état juif en Israël, juste après la shoah, ranima des sentiments d’ordre messianiques, bien ancrés dans la liturgie juive, et toujours ardents dans la masse populaire juive.

La question de l’émigration et l’octroi des passeports
Le problème de l’émigration juive, formulée plus diplomatiquement comme le droit à la liberté de circulation, inquiétait les dirigeants de la communauté à cause des obstacles dressés par les autorités pour obtenir des passeports. Les Musulmans n’avaient aucun problème à les recevoir, tandis que les Juifs devaient subir des enquêtes et attendre plusieurs mois avant de recevoir, trop souvent, une réponse négative. La question des passeports demeura énigmatique aux yeux des dirigeants de la communauté. Fallait-il croire à la sincérité des autorités promettant de délivrer des passeports à toute personne désirant se rendre à l’étranger ? Fallait-il croire que ces promesses n’étaient plutôt enfreintes que par des fonctionnaires locaux, passant outre aux instructions de leurs supérieurs ? Fallait-il plutôt se méfier des promesses qu’on n’avait pas l’intention de tenir et qui ne cherchaient qu’à apaiser les mécontentements ? Avec le temps, une procédure fut mise en place par les fonctionnaires. Après un premier entretien, ils demandaient aux solliciteurs de passeports de revenir au bout d’un certain temps pour confirmer leur décision de quitter le pays. Les enquêtes embarrassantes sur le but du voyage et sa destination finale et la crainte d’éventuelles sanctions découragea la masse juive d’oser même entamer une procédure de demande de passeport. Plusieurs l’abandonnaient en cour de route. Ceux qui persistaient virent souvent leur demande rejetée. Ceux qui l’obtenaient étaient en général des étudiants ou des personnes aisées qui devaient se rendre à l’étranger dans le cadre de leurs affaires et qui en plus devaient proposer des pots-de-vin pour écourter le processus. Lorsque les fonctionnaires soupçonnaient le demandeur de vouloir émigrer en Israël, ils ne délivraient de passeports qu’à une partie de la famille, les autres membres tenant lieu d’otages.
Même les milieux libéraux marocains s’opposèrent à l’idée d’une émigration juive. Ils souhaitaient afficher devant l’opinion publique mondiale le visage d’un Maroc moderne soucieux d’accorder l’égalité des droits à tous ses citoyens sans distinction de religion. Les jeunes dirigeants du pays craignaient aussi que le départ des Juifs n’affaiblisse l’économie du pays qui cherchait à la consolider après le départ des Français. D’autre part, les milieux panarabes de l’aile conservatrice de l’Istiqlal craignaient que des Juifs marocains aisés aillent renforcer les forces sionistes en Israël contre la nation arabe. Contrairement à la position des représentants du palais, les dirigeants de l’Istiqlal et leurs journaux Attahrir et Avant-garde exigèrent la fermeture du camp de transit pour les immigrants Qadimah, installé par l’Agence juive près d’Aljadida (Mazagan). Pourtant, même le dirigeant traditionnel de l’Istiqlal, Allal Alfassi, déclara à plusieurs reprises que conformément aux principes de liberté et de démocratie qui lui étaient chers, il ne s’opposait pas au droit des Juifs de quitter le Maroc.
En février 1956, le journal du Parti Démocratique pour l’Indépendance (PDI), présidé par Mohammed Hassan el Ouazzani, publia un éditorial dans lequel il s’adressa aux Juifs leur demandant de surmonter leurs difficultés provisoires et de renoncer à leur intention de quitter le pays. Il souligna que les organisateurs de l’émigration juive devaient être considérés comme des ennemis du Maroc et de la nation tout entière . Dans un autre article, le journal précisa : « Nous ne pouvons pas supporter que les sionistes impérialistes enrôlent les Juifs marocains, qui sont des citoyens à part entière de notre pays, pour les transformer en colons sur une terre arabe appartenant aux Palestiniens. Ne soyons pas complices de cette injustice. Le ministre de l’Intérieur doit, par conséquent, prendre immédiatement les mesures nécessaires et ne plus accorder de passeports collectifs aux Juifs qui veulent se rendre en Israël » .
Lorsque Alfassi rentra au Maroc, en août 1956, l’organe de l’Istiqlal Al ‘alam publia un article écrit par le dirigeant en exil, qui cherchait à reprendre une place au sein de la direction de l’État, après une longue absence. Il couvrit de louanges le roi pour avoir empêché l’émigration des Juifs en Palestine arabe, asservie par l’impérialisme sioniste, et pour avoir dissous l’organisme Qadimah qui s’en occupait à l’époque du Protectorat. Alfassi définit ainsi l’identité des émigrants : « Nous savons que ces émigrants ne font pas partie des pauvres, mais des classes moyennes qui emportent de l’argent qu’ils ont reçu en vendant leurs biens. Ce qui signifie que nous offrons à Israël des centaines de sionistes riches et en bonne santé pour habiter une terre arabe et pour faire la guerre à nos frères arabes  : notre indulgence a des limites ! Les droits dont bénéficient nos frères juifs leur imposent l’obligation de loyauté envers leur patrie et à ses habitants. La propagande sioniste induit les Juifs en erreur et tente de nous tromper. Nous demandons au ministre de l’Intérieur de mettre fin à cette situation honteuse qui touche le point le plus sensible du Maroc, de ne pas délivrer de passeports collectifs et de ne pas laisser partir ceux qui veulent émigrer en Israël » . En dépit de ses attaques contre les sionistes et Israël, Alfassi appelait les Juifs « nos frères » mais ne leur accordait des droits qu’à condition qu’ils soient loyaux envers l’état. En outre, bien que le dirigeant de l’aile gauche de l’Istiqlal, Mehdi Ben Barka, se soit illustré par son rapport positif aux Juifs, il n’hésita pas à qualifier ceux qui quittaient le Maroc de traîtres. En novembre 1957, Ben Barka, en tant que président de l’assemblée nationale consultative, mit en garde les Juifs, les prévenant que l’émigration risquait d’inciter des Musulmans à commettre des actes antisémites contre ceux de leur coreligionnaires qui resteraient au Maroc, et que ces émigrants en porteraient la responsabilité .
La position du palais envers l’émigration, nous est fournie par le compte rendu des entretiens de Wolfgang Bertholz de Berne avec Ahmed Alaoui, directeur du service de presse du palais, en juillet 1958 . Alaoui n’hésita pas à reconnaitre que les autorités dressaient des difficultés contre l’émigration et que les fonctionnaires retardaient l’octroi du passeport pour donner au Juif le temps de réfléchir. « Nous le prévenons sur ce qui l’attend en Israël et nous l’informons sur les Juifs qui veulent retourner au Maroc après leur déception de l’expérience israélienne. Nous l’informons aussi sur les nombreux Juifs qui attendent leur retour au Maroc dans les camps de transit de Marseille […]  La décision finale de permettre à un Juif de quitter le Maroc ou pas est de notre ressort, bien entendu. Si son émigration est contraire aux intérêts du Maroc, si par exemple ce Juif est indispensable au pays du point de vue économique […] nous n’autorisons pas son départ ». À la question de Bertholz de savoir si un Juif était décidé malgré tout à partir en Israël, Alaoui répondit : « qu’il aille au Diable ! » .

La rupture des relations postales
L’événement qui atténua l’euphorie du début de l’indépendance et provoqua une dégradation progressive des relations entre les autorités marocaines et le monde juif se produisit le 22 septembre 1959, alors que le gouvernement de gauche était au pouvoir. Sur l’initiative du roi, les ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe se réunirent à Casablanca pour leur 32e conférence. Les entretiens du roi Mohammed V avec Hussein de Jordanie et Fayçal d’Arabie lors de sa visite au Moyen-Orient avait même suscité des déclarations anti-israéliennes ainsi qu’à des appels à l’arabisation linguistique. La décision de créer une « Union postale arabe » entraîna la rupture unilatérale des relations postales, télégraphiques et téléphoniques entre le Maroc et Israël. Exceptionnellement, cette décision ne s’appliqua pas aux appels d’urgence en provenance de navires en détresse. Trois jours après, des affiches furent placardées dans les bureaux de poste, indiquant que tout courrier envoyé à destination d’Israël serait renvoyé à son expéditeur. Le nombre de courriers expédiés entre les deux pays atteignait 30 000 lettres par mois dans chacune des deux destinations. Au Maroc, chaque famille juive envoyait en Israël en moyenne une lettre par mois . Près de 150 000 Juifs du Maroc furent d’un jour à l’autre coupés de leurs proches estimés à quelque 120 000 personnes en Israël. Cette décision porta un coup dur à un semblant de symbiose qui s’était esquissée dans les relations judéo-musulmanes. Certaines familles brûlèrent les timbres israéliens en leur possession pour dissimuler toute référence à Israël de crainte d’éveiller des soupçons. La rupture des relations postales porta un coup sévère à la communauté et aggrava l’atmosphère de soupçon et d’inquiétude quant à l’avenir des Juifs au Maroc.

Le dahir de la marocanisation
La décision gouvernementale du 26 novembre 1958, exigeant de renouveler l’inscription de tous les organismes bénévoles, juifs et musulmans, au ministère de l’Intérieur, inquiéta sévèrement les directeurs des institutions juives. Peu de temps après l’indépendance, Lalla ‘Aïcha, fille aînée de Mohammed V, décida de créer l’association L’Entraide nationale, pour regrouper tous les organismes de bienfaisance du pays. Les nouveaux statuts avaient entre autres pour but de marocaniser les comités directeurs locaux des associations et organismes étrangers. La réinscription en tant qu’association était soumise à deux conditions : seuls des citoyens marocains devaient siéger dans les comités directeurs ; seules les cotisations et les subventions gouvernementales étaient permises. Il était dorénavant interdit à tout organisme de recevoir des dons provenant de l’étranger. Les organismes juifs craignaient que les autorités ne se contentent pas de nommer des partisans de l’intégration comme nouveaux membres dans les conseils des communautés, mais aussi qu’ils les obligent à ouvrir leurs écoles et leurs hôpitaux aux Musulmans. Au début, on leur demanderait d’offrir leurs services à quelques Musulmans, mais progressivement les nouveaux venus deviendraient majoritaires et domineraient les comités directeurs de ces institutions. Le président de la communauté, David Amar, proposa de modifier les statuts du Conseil des communautés, afin de surmonter les problèmes juridiques de son organisme et le redéfinir comme minorité ethnique distincte. Les autorités, préoccupées par des problèmes plus pressants, ne souhaitaient pas affronter la communauté sur un sujet aussi fondamental. Ces nouveaux statuts restèrent longtemps au stade de proposition jamais débattue. Etant donné que la plupart des organismes juifs internationaux étaient dirigés par des Juifs de nationalité étrangère vivant au Maroc ou à l’étranger, certains d’entre eux furent contraints de modifier la constitution de leur direction et de nommer des directeurs de nationalité marocaine. Les anciens directeurs prirent le titre de conseillers.
Jusqu’alors, les organismes juifs de bienfaisance bénéficiaient du financement de l’état, comme sous le protectorat, mais ils craignaient que les autorités n’exigent par la suite de décider elles-mêmes de la répartition des subventions provenant du Joint américain. À cette époque, un membre de l’assemblée consultative du parti Istiqlal, faisant référence au Joint, critiqua le fait qu’un organisme étranger était autorisé à favoriser une partie de la population selon des critères religieux. Les organes du parti approuvèrent sa critique, ce qui suscita un désarroi au sein des organismes juifs qui bénéficiaient des dons du Joint. En mars, on adopta une résolution à l’encontre de dons répartis au Maroc par des organismes étrangers. Les institutions juives comme l’AIU , l’ORT, Otzar ha-Torah et le Joint estimaient que la fin de leur existence approchait, mais en dépit de ces appréhensions, rien ne changea de fait. Par mesure de prévention, le Joint distribua même des surplus de nourriture à des jardins d’enfants musulmans et accorda une aide financière à un organisme bénévole musulman.

Le poids de l’islam dans la constitution marocaine
Malgré les déclarations apaisantes des autorités, les dirigeants de la communauté juive ne pouvaient pas ignorer le fait majeur que le Maroc indépendant est défini dans sa constitution comme un état musulman dans lequel l’Islam jouissait d’un statut particulier, bien que le premier article de la constitution définît le Maroc comme un royaume constitutionnel démocratique et social et que l’article 5 déclarât expressément que tous les Marocains étaient égaux devant la loi. En outre, les Juifs, très sensibles à la question de la liberté de circulation, ne trouvèrent pas dans l’article 9 aucune référence au droit de quitter le Maroc ou d’émigrer, mais uniquement au « droit de s’installer librement dans tout le royaume ». Le problème n’était pas d’ordre juridique uniquement. Le Maroc post-colonial était une société dans laquelle la religion occupait une place primordiale et toute sa culture reposait sur l’Islam. Cette réalité socioculturelle ne laissait plus de place aux non-Musulmans, ni même aux laïques, comme dans les pays occidentaux. De ce fait, toute tentative de surmonter le problème de l’existence d’une communauté juive dans une société musulmane était vouée à l’échec. L’intelligentsia juive tenta un certain temps d’ignorer le problème, dans l’ardeur enthousiaste de l’indépendance, mais elle dut vite déchanter. La classe dirigeante du pays fut un temps partagée entre sa volonté d’adopter le principe occidental de démocratie, et la fraternité panarabe qui soufflait de l’Orient, mais les contrecoups du panarabisme et du panislamisme n’épargnèrent pas le Maroc. Son adhésion à la Ligue arabe, la rupture des relations postales avec Israël et le processus d’arabisation de l’administration firent pencher la balance et écartèrent toute chance de voir les Juifs jouir dans le nouvel état indépendant d’un statut laïque et démocratique, pareil à celui des Juifs d’Europe occidentale.

La conversion forcée des jeunes filles juives
Au début des années soixante, alors que l’émigration était déjà légale bien que discrète, un phénomène nouveau vint ébranler la vie de la classe moyenne juive au Maroc. Ce furent quelques cas de conversions de jeunes filles juives à l’Islam. Ces cas seraient passés inaperçus si le nouveau ministre des affaires islamiques, le chef du parti de l’Istiqlal, Allal Alfassi, fervent partisan du panarabisme et défenseur de l’Islam, n’avait décidaé d’en tirer politiquement profit. Dans l’organe arabe de son parti, Al ‘alam, il publia quotidiennement les noms et les photographies de jeunes Juives qui se convertissaient à l’Islam. Il alla même jusqu’à consacrer le stand de son ministère à la Foire internationale de Casablanca à une exposition de ces photographies, incitant par cet acte d’autres jeunes à se convertir. Les dirigeants de la communauté ne tardèrent pas à réagir durement contre les méthodes de ce héros du mouvement national marocain, dont certaines opinions inquiétaient déjà la rue juive. La Voix des communautés, rédigé par Victor Malka, consacra trois numéros à ce problème et en fit son cheval de bataille contre le ministre . David Amar ameuta l’opinion publique en publiant un supplément de l’organe des communautés en arabe, destiné aux dirigeants politiques arabisants. Il accusa le ministre de vouloir tirer profit sur ses adversaires politiques sur le compte de la communauté, au lieu de s’occuper des mosquées, des prêches et des pèlerinages. Il s’adressa au ministère de la justice pour arrêter la publication de ces photographies dont quelques-unes, avec onze noms de jeunes Juives, furent reproduites dans l’organe de la communauté.
Le juriste Carlos de Nesry publia une série d’articles dans La Voix des communautés et dans la revue parisienne L’Arche où il expliqua la gravité du problème. Se fondant aussi bien sur la halakha juive que sur la shari‘a musulmane, il ne s’opposa point au fait qu’une personne majeure puisse adopter consciemment et par conviction une autre religion que la sienne. Cependant, lorsqu’il s’agit d’une jeune fille mineure, de moins de vingt ans, qu’on enlève de sa famille pour la marier à un Musulman et ensuite la forcer par divers moyens à se convertir, cette situation devient insupportable, la conversion n’étant en fait qu’un détournement illicite et abusif . Même l’hebdomadaire satirique Akhbar dounia, souvent critique envers la communauté, jugea nécessaire de critiquer le ministre des affaires islamique qui prétendait que telle « mineure » avait embrassé l’Islam « par pure conviction ». Le reniement de la foi ne manqua pas d’éveiller dans l’imaginaire juif l’image héroïque de la jeune Sol Hatchouel (Solica la juste 1820-1834) de Tanger, décapitée sur la place publique à Fès parce qu’elle refusa de renier sa religion et de se convertir à l’Islam . Le problème des conversions forcées, tout négligeable qu’il soit, ne manqua pas de secouer l’opinion publique juive au début des années soixante, à une époque où l’émigration était déjà légale et bâtait son plein. Si jusqu’alors ce n’étaient que les classes sociales les moins favorisées qui s’empressaient de partir, le drame des conversions forcées ébranla la quiétude des classes moyennes qui voulaient avant tout assurer l’avenir de leurs enfants.

Le tournant décisif de l’année 1961 : le naufrage du Pisces

L’année 1961 fut une année décisive dans l’histoire du Maroc. Elle vit se dérouler des événements déterminants pour le destin des Juifs : le 3 janvier, Gamal Abdel Nasser arriva au Maroc pour participer à la conférence de la Ligue arabe à Casablanca. Sa visite déclencha une vague d’incidents qui resta gravée dans la mémoire de la communauté. Le 11 janvier, le bateau d’émigrants Pisces (Egoz) coula avec 45 personnes à son bord. Un mois plus tard, à l’occasion de la cérémonie commémorative de leur disparition, la Misgeret  distribua des tracts contre les autorités, ce qui entraîna plusieurs arrestations et l’effondrement du réseau clandestin israélien au Maroc. Le 26 février, le roi Mohammed V décéda, quelques jours seulement après avoir reçu les dirigeants de la communauté pour écouter leurs doléances et les rassurer. Son fils Moulay Hassan fut couronné roi à sa place. Au début août, les négociations entre Israël et les autorités marocaines pour une évacuation des Juifs du pays aboutirent et le 21 novembre débuta l’opération Yakhin, au cours de laquelle les Juifs commencèrent à quitter le Maroc avec des passeports collectifs et individuels pour s’installer principalement en Israël. Cette année fut sans doute une date charnière dans l’histoire de la communauté, qui transforma aussi la démographie d’Israël.
La visite du président égyptien à Casablanca fut un événement traumatisant pour la communauté. Il était le symbole du réveil nationaliste panarabe et de l’effondrement de plusieurs régimes monarchiques. Cette tendance ne manqua pas d’inquiéter le régime marocain qui dut s’aligner, contre son grès, sur les tendances pro-nassériennes de son opinion publique. La politique anti-israélienne de Nasser rapprocha le conflit israélo-arabe du cœur des Marocains, ce qui renforça leur nationalisme arabe et suscita une certaine hostilité envers l’Occident, imperceptible auparavant. Les Juifs, de leur côté, attendaient avec angoisse l’ennemi d’Israël, pour voir comment sa visite pouvait avoir une influence sur leurs relations avec les Musulmans. Nasser atterrit au Maroc le 2 janvier 1961 mais, dès la veille, des témoignages avaient fait état d’exactions policières contre des passants juifs. Des policiers insultèrent des vieillards, des femmes et des enfants dans la rue parce qu’ils portaient des vêtements avec un mélange de couleurs bleue et blanche, rappelant, à leur avis, le drapeau israélien. On leur reprocha aussi de porter des vêtements noirs, comme signe de deuil envers l’ennemi d’Israël. Des policiers insultaient le Premier ministre israélien Ben Gourion . On entendit parallèlement des policiers glorifier Nasser, le dirigeant du monde arabe. Il est nécessaire de noter à ce sujet que cette atmosphère n’avait rien de spontané. Elle est la conséquence, au moins en partie, de la propagande panarabe diffusée dans la presse en langue arabe des partis politiques, à la veille de la visite .
Les dirigeants de la communauté dressèrent une liste détaillée des actes antijuifs au cours de ces dix jours néfastes, du premier janvier jusqu’au naufrage du Pisces, le 10 janvier. Le compte-rendu faisait état de vingt incidents, au cours desquels des policiers s’en prirent à 200 ou 300 Juifs, dont certains furent même arrêtés . Ces incidents ne firent pas de victimes et les personnes interpellées furent relâchées au bout de quelques heures, mais cela ne calma pas l’atmosphère lourde d’inquiétudes dans la population juive . L’événement le plus grave commis par la police marocaine eut lieu l’après-midi du samedi 8 janvier, dans le quartier d’Aïn Seba‘ à Casablanca, au cours duquel 25 élèves de la yeshiva Névé Shalom furent arrêtés. Les élèves étaient sortis en toute innocence pour assister au passage du cortège de Nasser en route pour l’aéroport pour quitter le Maroc, lorsqu’ils furent arrêtés par des policiers qui les interpellèrent. Emmenés au poste de police, ils furent accusés d’avoir manifesté contre Nasser sous l’instigation d’Israël. Lorsque le directeur de la yeshiva, le rabbin Meir Wrechner, citoyen suisse, se rendit au poste de police pour demander de les relâcher, les policiers en profitèrent pour l’insulter, le frapper et l’arrêter . Le soir, les élèves furent relâchés, mais le rabbin resta en garde à vue. Le lendemain, des membres du Conseil des communautés rencontrèrent l’adjoint du gouverneur de la ville, Seddiq Abou Ibrahimi, qui présenta ses excuses pour le comportement des policiers, qui avaient mal interprété les instructions. Le consul suisse et le directeur de l’ORT Bernard Wand Polack intervinrent en sa faveur ainsi que David Amar qui s’adressa au colonel Oufkir, directeur des services de sécurité . Max Lœb membre du Conseil municipal de Casablanca et l’ancien ministre Léon Benzaquen rencontrèrent le lundi Ibrahim Zakaria, de la police de Casablanca, qui reconnut que le rabbin avait été frappé et que c’était la raison pour laquelle la police ne voulait pas le libérer dans son état. Le rabbin ne fut libéré que deux jours après, le 10 janvier .
Après que les dirigeants de la communauté eurent réuni systématiquement les témoignages sur ces incidents, ils en firent un rapport au roi. Ce rapport contenait aussi des certificats médicaux attestant des traces de coups ainsi que des témoignages d’enfants humiliés par des policiers . Le président de la communauté de Casablanca, Meier Obadia s’adressa au gouverneur adjoint de la ville, Mohammed Madbouh, et au commandant de la police, Ali Belqacem, et leur décrivit le comportement des policiers frappant femmes et enfants sans aucune raison. Le gouverneur promit aux dirigeants de la communauté qu’une enquête était en cours et leur demanda d’apaiser les esprits dans les quartiers juifs . L’homme d’affaires Isaac Cohen Olivar s’adressa de son côté à son associé, le prince Moulay Ali, et se plaignit du comportement de la police de Casablanca. Le prince était déjà informé de la situation et précisa qu’à part à Casablanca rien de pareil ne s’était produit dans une autre ville du Maroc. Il saisit l’occasion pour se plaindre du fait que les sionistes organisaient une campagne de presse contre le Maroc et qu’ils exagéraient la gravité des faits . L’ancien ministre Léon Benzaquen déclara aux dirigeants de l’American Jewish Committee, Zakariah Schuster et Abraham Karlikov : « Au moins à présent la situation est claire et la fracture visible ».
Contrairement au palais, les dirigeants des partis politiques n’avaient pas trouvé nécessaire de dénoncer les attaques et préférèrent ne pas intervenir, de crainte de perdre la sympathie de l’opinion publique. Pourtant, ils n’étaient pas moins inquiets face à la démagogie nassérienne. Le quotidien de gauche, Attahrir, publia même le 4 janvier une critique sarcastique contre la communauté, à propos de la visite de Nasser : « Il faut remarquer l’absence du grand rabbin de Casablanca [aux réceptions officielles en l’honneur du président égyptien]. Ce jour a été décrété comme un jour de deuil par la communauté juive. C’est ainsi que les Juifs se sont séparés du reste de la nation ». Trois jours plus tard, le journal dut reconnaître son erreur en publiant la réponse du Conseil de la communauté de Casablanca, qui précisait que le rabbin de la ville et les dirigeants de la communauté n’avaient pas participé aux réceptions parce qu’ils n’y furent pas conviés . Il semble que les autorités avaient suffisamment de tact pour ne pas embarrasser les dirigeants juifs avec une telle invitation .
En dépit des tentatives des autorités pour réparer le préjudice, la visite de Nasser suscita un choc psychologique dans la rue juive. Bien qu’aucun incident ne fût constaté dans les autres villes du pays, l’image du « gentil Marocain » avait terni. Les Juifs, habitués à n’entendre que des déclarations d’apaisement les appelant à considérer le Maroc comme leur patrie, et leur rappelant que le pays avait besoin de leurs talents, furent surpris de découvrir un autre visage du pays. Beaucoup se demandaient si ces événements, en liaison avec le conflit israélo-arabe, seraient sans lendemain ou s’ils étaient annonciateurs d’autres humiliations. Même dans les milieux aisés on commença à ressentir le doute et l’angoisse. Les classes moyennes se demandaient avec appréhension ce que signifiaient ces événements et quels étaient les motifs de cette éruption de violence antijuive à Casablanca. Cette alarme conduisit la petite bourgeoisie à prévoir son départ du pays. Des familles qui ne s’étaient jamais intéressées à l’émigration en Israël n’écartaient plus cette idée. En outre, les partisans de l’intégration dans la société marocaine, parmi lesquels Meier Obadia et Marc Sabbah, révisèrent leurs propos et intensifièrent leurs revendications pour les droits des Juifs .
Quelques mois seulement avant le naufrage du Pisces, en octobre 1960, le secrétaire du Conseil des communautés juives, David Amar, traça une image pessimiste de sa communauté devant une délégation du Joint en visite au Maroc. Selon lui, près de 80 % des 240 000 membres de la communauté souhaitaient émigrer et 60 % souhaitaient partir immédiatement, et il fallait les aider à réaliser leur projet. Les 20 % restants espéraient pouvoir rester encore sur place, mais n’écartaient pas la possibilité d’un départ. Parmi ces derniers, il y avait des hommes d’affaires, qui craignaient une détérioration de la sécurité et s’inquiétaient pour leurs biens. Cette catégorie comprenait aussi les fonctionnaires de l’administration publique. Mais il ne faut pas oublier, expliqua Amar, que d’ici cinq ans environ les écoles arabes pour musulmans formeraient assez de jeunes qui monopoliseraient le marché du travail. Surgirait alors le problème de la concurrence entre employés juifs et musulmans. Les premiers devraient lutter pour défendre leurs avantages. D’après lui, plus personne n’était optimiste : « Aujourd’hui on a besoin de nous, mais qu’en sera-t-il demain ? » .

« L’accord de compromis » et les pourparlers qui l’ont précédé.
Après la campagne de presse contre le Maroc qui suivi le naufrage du Pisces, le nouveau roi Hassan II, qui succéda à son père Mohamed V, comprit que, pour garantir une aide financière de la France et obtenir une aide économique et militaire de l’administration Eisenhower, il devait présenter une image positive de son régime. Après le drame du naufrage, le pouvoir marocain comprit qu’il ne pouvait retenir artificiellement ses sujets juifs désirant quitter le pays et qu’il était impossible de mettre fin à l’émigration clandestine sans se mettre à dos l’opinion publique mondiale. Bien que les Israéliens eussent établi des relations étroites avec le dirigeant de l’opposition Mehdi Ben Barka concernant l’émigration, ils préférèrent en fin de compte négocier avec le jeune roi . Le but était d’accéder au cœur du pouvoir et ne pas se contenter des accointances avec l’opposition. Une fois le contact était établi avec le palais, Israël l’exploitera pour les besoins de l’émigration, mais aussi comme voie diplomatique pour défendre ses intérêts politiques dans le monde arabe.
En dépit d’une libéralisation ressentie à travers le pays pour l’octroie de passeports, les dirigeants de la communauté craignaient que cette amélioration soit éphémère. De leur côté, les Israéliens étaient convaincus que les passeports ne suffiraient pas pour faire évacuer un grand nombre de Juifs. Il fallait trouver un organisme qui planifie et réalise le départ collectif des Juifs, et en particulier ceux des villages de du Sud qui n’étaient pas en mesure de partir par leurs propres moyens. Malgré les hésitations, les diplomates israéliens comprirent qu’il fallait abandonner, à contrecœur, la méthode de départs clandestins, qui ne pouvaient faire sortir qu’un nombre négligeable de familles juives vers Israël. À ce stade, on commença à envisager l’idée d’engager des pourparlers avec les autorités marocaines pour accéder à un « accord de compromis ». On proposa d’engager un organisme humanitaire, non israélien, qui servirait de façade officielle au projet d’évacuation. L’HIAS – Hebrew Sheltering and Immigrant Aid Society – qui jouissait d’une image respectable et d’une expérience dans le domaine de l’émigration, convenait à cette mission. C’est ainsi qu’en mai 1961, commencèrent les premiers préparatifs pour contacter le ministre du Travail Abdelkader Benjelloun et le prince Moulay Ali Alaoui, tous deux proches du roi .
Malgré leur incertitude quant à la capacité du jeune roi Hassan II de se maintenir au pouvoir face à une opposition acharnée de la gauche pressée de gouverner, les Israéliens s’aperçurent qu’ils avaient devant eux un politicien avisé muni d’une grande lucidité politique. Dans l’entourage du roi, on repéra des personnalités juives ayant des rapports d’amitié avec le roi et ayant aussi des liens économiques avec le palais. Selon Efrayim Ronel, le chef de la Misgeret à Paris : « On avait bien entendu des intentions concrètes. Le roi ne négligeait évidemment pas l’avantage financier dont il pouvait bénéficier grâce à un accord avec nous. Son orientation pro-occidentale et l’image qu’il se faisait de l’influence de organismes juifs sur la scène internationale pesèrent sur ses décisions à notre égard » .
Au début mai 1961, Isser Harel décida de confier au chef de la Misgeret au Maroc, Alex Gatmon, la mission de contacter des intermédiaires juifs pour entamer des négociations avec les autorités. Jusqu’alors, cette tâche incombait à Jo Golan et Alexander Easterman du Congrès juif mondial, ou à des médiateurs comme André Chouraqui ou Marcel Franco de l’Alliance israélite universelle . En raison des résultats jugés décevants avec le palais, on décida de les contourner et d’entreprendre une nouvelle démarche qui comprendrai cette fois-ci l’option d’une indemnisation financière. La logique de cette option reposait sur l’hypothèse que le départ des Juifs du pays porterait atteinte à son économie et par conséquent le Maroc devait être indemnisé. Deux personnalité juives établirent ces liens entre Israël et les autorités marocaines : Sam Benazeraf et le Dr Isaac Cohen Olivar. Ce dernier, surnommé Zazak (diminutif d’Isaac ) est né à Tanger. Avocat, et homme d’affaires, il était spécialiste en lobbying économique. En 1951, Isaac Cohen avait déjà des relations étroites d’amitié avec le prince Moulay Hassan. Après la destitution du roi en août 1953, il fut arrêté par le résident général, le général Guillaume. Les relations de Cohen avec la famille royale entraînèrent sa mise à l’écart par la Résidence,
qui l’accusa de soutenir le mouvement national marocain. Après l’indépendance, le prince nomma Cohen Olivar comme « conseiller personnel »  . Il convient de préciser que, contrairement aux informations publiées par Shmuel Segev , par Agnès Bensimon  et par Tad Szulc , Elie Torjman, proche du colonel Mohammed Oufkir, Robert Assaraf, assistant du ministre Réda Guédira et l’ancien ministre, Léon Benzaquen, ne jouèrent aucun rôle dans l’« accord de compromis » conclu avec les autorités marocaines .
L’ouverture de dossiers des Archives nationales d’Israël révéla de nouvelles données pour le moins surprenantes. Dès le mois d’octobre 1960, trois mois environ avant le naufrage du Pisces, des pourparlers fructueux étaient déjà entamés entre Israël et le prince Moulay Hassan, par l’intermédiaire de Cohen Olivar. Quelques jours plus tôt, les émissaires de la Misgeret demandèrent à un homme d’affaires, du nom de Becking, de contacter un autre homme d’affaires, Gomendio, pour lui demander s’il acceptait d’aider Israël dans le domaine de l’émigration, grâce à ses contacts avec le palais. Parallèlement, on lui demanda de soutenir l’émigration clandestine, en mettant ses bateaux à la disposition de la Misgeret pour lui fournir une façade légitime à ses activités en Méditerranée. Le propriétaire des bateaux accepta de contacter les proches du palais. Arrivés au Maroc, Gomendio présenta Becking à Cohen Olivar. Le 3 novembre, ce dernier annonça aux deux hommes d’affaires qu’il s’était entretenu avec Moulay Ali du problème de l’évacuation des Juifs et que la réponse du prince était qu’il était prêt à une transaction et demandait plus de précisions .
Deux problèmes préoccupèrent Cohen Olivar lors de ses contacts avec Becking. Le premier était la somme à payer pour chaque émigrant, et le second les garanties ou les cautions que les Israéliens étaient disposés à fournir pour s’assurer que le montant convenu soit effectivement versé. Ronel demanda à Becking de répondre aux Marocains que la meilleure garantie se trouvait déjà entre leurs mains. C’était en fait la masse de Juifs restés encore au Maroc, et que les Israéliens voulaient à tout prix faire sortir. Lorsque Becking proposa vaguement le montant de 10 à 15 dollars par personne, Cohen Olivar répondit que c’était un montant 4 ou 5 fois inférieur à ce qu’ils avaient envisagés. Becking avait l’impression que le confident juif du prince Moulay Ali, cousin du prince héritier, était un homme honnête et que l’on pouvait se fier à ses promesses. Selon Ronel, il était clair que le palais cherchait un moyen de tirer un profit financier du départ des Juifs et que ses représentants se dépêcheraient à parvenir à un accord pour ne pas rater l’occasion. Ronel comprenait aussi que le prince Moulay Hassan, qui entretenait déjà des contacts directs avec Easterman par l’intermédiaire de Sam Benazeraf, était sans doute bien informé des contacts des Israéliens avec Cohen Olivar et Moulay Ali. Il cherchait surement à savoir lequel des partenaires serait le plus prometteur et lui accorderait de meilleurs bénéfices.
Il est indispensable de rappeler que ces pourparlers, à la veille du naufrage du Pisces, ne constituent qu’un maillon dans une série d’entretiens effectués par le prince héritier et son entourage pour arriver à un accord avec Israël pour l’évacuation des Juifs. Un des plus significatifs eut lieu déjà en mars 1960, lors de la visite de Ben Salem Guessous à Jérusalem et sa rencontre avec Golda Meir et avec les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères. Guessous proposa un scenario détaillé pour la poursuite des négociations. Ils furent suivis selon ses recommandations par l’entretien du prince héritier avec Easterman en août de la même année . On pouvait penser qu’à ce stade un accord était sur le point d’être signé mais les choses se déroulèrent autrement. La raison pour laquelle les pourparlers n’avaient pas aboutis avait surement un rapport avec les incertitudes des diplomates Israéliens quant à la capacité du roi et de son fils à se maintenir au pouvoir, face à la force menaçante de la gauche, menée par Mehdi Ben Barka et Abderahim Bouabid. Il était clair que les Israéliens avaient déjà compris qu’un accord avec le palais impliquait une indemnisation financière du Maroc pour le préjudice économique découlant du départ des Juifs. Ce tabou, que seul le prince héritier avait osé briser, avait déjà été abordé de manière explicite. Il ne restait plus aux Israéliens que de décider s’ils étaient prêts à effectuer une « transaction » de ce genre ou continuer les opérations de départs clandestins. Ne voulant pas trancher, ils poursuivirent les contacts tout en essayant d’organiser une opération spectaculaire dans le domaine de l’émigration qui devait contraindre le Maroc à accorder la liberté d’émigration. L’événement spectaculaire se produisit effectivement, sans que les Israéliens l’aient prévu. C’est le naufrage du Pisces. L’accord ne fut pas conclu à temps et la catastrophe n’a pas été évitée.
Ce n’est qu’après ce drame, de janvier 1961, que les contacts avec le palais furent rétablis au mois de mars, juste après l’accession au pouvoir de Hassan II. Pour une raison non élucidée, les noms de Cohen Olivar et de Moulay Ali disparaissent des comptes rendus et sont remplacés par ceux de Sam Benazeraf et de Abdelkader Benjelloun. Dans la presse israélienne, le rôle de Benazeraf  dans ces négociations fut minimisé, sinon déprécié, au profit du chef de la Misgeret au Maroc Alex Gatmon. Les publications de Shmuel Segev  et de Dov Goldstein , journalistes qui étaient en contact avec Gatmon à cette époque, se sont efforcées de le représenter comme un nouveau Moïse venu exiger du pharaon la sortie des Juifs. Le pharaon dans ce cas n’était point Hassan II mais Sam Benazeraf. Il fallait, selon leurs rapports, faire de grands efforts pour le convaincre du départ des Juifs. Cette image grotesque n’était pas sans fondements puisque les émissaires israéliens arrivés au Maroc se définissaient souvent comme des messies venus libérer leur peuple de la servitude . En réalité, l’accord avec le palais n’aurait pu aboutir sans la contribution cardinale de Benazeraf que l’on essaya d’occulter au profit de Gatmon. Juste après l’indépendance, Benazeraf, membre du PDI, occupa le poste de directeur général auprès du premier ministre des Finances, Abdelkader Benjelloun . À la fin de son mandat, il retourna aux affaires et se consacra à plusieurs activités communautaires, aux côtés de David Amar. Dans le gouvernement de Hassan II, Benjelloun fut nommé ministre du Travail et des Affaires sociales. Quelques jours après l’entretien entre Easterman et le prince héritier, au mois d’août 1960, des consultations se tinrent au bureau de Golda Meir à Jérusalem, au cours desquelles on décida de confier à Benazeraf la mission d’aborder avec Moulay Hassan le sujet délicat de l’indemnisation. Tous les participants étaient d’avis que Benazeraf était la personnalité idéale pour cette mission secrète visant à « acheter le prince ». C’était aussi Benazeraf qui selon les participants, gérait « les affaires louches du prince ». Ce dernier appréciait particulièrement son niveau intellectuel et ses fonctions au sein du Conseil des communautés. Après le drame du naufrage, il était clair que l’heure n’était plus aux atermoiements. Le gouvernement israélien était prêt à verser la contrepartie financière et mettre fin à l’émigration clandestine. Précédemment, Israël avait accordé des indemnisations de ce genre à l’Irak et à la Roumanie . Le ministère des Affaires étrangères décida d’appliquer le même principe au Maroc.
Carmit Gatmon, qui accompagna son mari au Maroc, relate, après la mort e celui-ci, les divergences de vues entre son mari et le couple et Janine et Sam Benazeraf, qu’ils venaient consulter durant plusieurs mois. Gatmon était souvent impatient et supportait difficilement les analyses programmatiques de Benazeraf et son esprit intellectuel. Il voulait à tout prix aller de l’avant, sans tenir compte des spécificités locales et du savoir vivre marocain. Quant à Benazeraf, il s’entêtait à aborder les sujets délicats avec prudence, pour ne pas mettre en dangers les personnes impliquées. Il agissait surtout d’œuvrer selon le protocole de politesse en vigueur au palais et dans la famille royale. Les sujets financiers n’étaient jamais abordés directement avec le roi, ce qui serait perçu comme une conduite grossière . Malgré le comportement de Gatmon, Benazeraf ne céda pas aux pressions de son hôte d’impliquer le secrétaire général du Conseil des communautés, David Amar, dans ces pourparlers entre le Maroc et Israël. Il proposa, par contre, de d’établir un contact alternatif avec le prince Moulay Ali par l’intermédiaire de Cohen Olivar. Benazeraf se garda d’impliquer directement des personnalités juives marocaines dans un projet purement israélien.
En mai, Benazeraf parvint à organiser une rencontre à Paris entre Gatmon et le ministre Benjelloun. Selon une version des événements, Gatmon arriva au rendez-vous déguisé et se présenta sous un faux nom. Benjelloun ne connaissait pas encore officiellement l’identité de Gatmon et ses fonctions au Maroc, mais il devina certainement qu’il s’agissait d’un représentant israélien de haut rang. Les trois hommes passèrent plusieurs heures à étudier le sujet de l’émigration, et à l’issue de leurs discussions, Benjelloun répondit qu’il devait consulter au préalable le roi, mais il était d’ores et déjà clair que le HIAS (Hebrew Sheltering And Immigrant Aid Society) jouerait un rôle central dans tout accord entre les deux pays . L’accord de principe entre l’Agence juive et l’HIAS, en vertu duquel cette association tiendrait lieu de façade aux activités des émissaires israéliens, fut appliqué avant même le mois de mai . Entre la mi-mai et la fin juillet 1961, Gatmon rencontra Benjelloun à six reprises. L’ambassadeur d’Israël à Paris, Walter Eitan, prit part à une partie de ces entretiens . Les accords Benazeraf-Benjelloun incluaient une clause économique qui constitua un précédent dans les relations entre Israël et les pays qui retenaient les Juifs dans leur territoire. Le sujet qui suscita le plus de difficultés au cours de ces négociations était la dissolution du réseau clandestin israélien chargé de l’émigration. Cette condition était essentielle aux yeux des autorités marocaines, car cette activité clandestine embarrassait le gouvernement du roi. Gatmon et ses émissaires refusèrent d’interrompre leurs activités avant d’être sûrs que le gouvernement marocain tienne ses promesses. On promis certes aux Marocains que les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes lorsqu’un accord définitif serait conclu, mais les dirigeants de la Misgeret continuèrent à faire sortir des Juifs clandestinement même pendant les négociations, comme garantie en cas d’échec. Malgré la poursuite de ces activités illégales, les Marocains n’interrompirent pas les pourparlers.
Vers la fin juillet 1961, Ronel et Gatmon se rendirent à Genève pour rencontrer Benjelloun et Moulay Ali . Le trésorier de l’Agence juive à Genève, Eran Laor, avait préparé le montant d’un demi-million de dollars, qu’il avait reçu en espèces dans une banque locale. L’ambassadeur Walter Eitan, le trésorier Laor, Ronel et Gatmon rencontrèrent les représentants du roi dans un hôtel luxueux de la ville. Selon Ronel, Eitan et Gatmon entrèrent dans la chambre de Benjelloun et lui remirent une valise pleine de billets. Lui-même et Laor attendaient dans la chambre attenante . Ronel, ses collègues du Mossad et les fonctionnaires de l’HIAS étaient persuadés que l’argent remis en Suisse n’était pas destiné au compte personnel du roi .
L’exécution de cette transaction donna lieu à plusieurs divergences : « Lorsque l’accord sur les départs fut conclu, le marchandage commença sur les modalités de son exécution […] marchandage qui porta sur plusieurs points. C’était d’abord le montant des sommes à verser mais aussi les procédures de paiement (acomptes et paiement après le départ d’un quota de familles) et sur le nombre total des passeports que délivreraient les autorités » . En Israël, le trésorier de l’Agence juive, Eliezer Shavit, souleva la question de savoir si le roi était vraiment au courant de l’accord et s’il s’engageait personnellement à veiller au départ des Juifs après la réception de l’acompte . Qui plus est, le ministre des Finances, Lévi Eshkol, déclara qu’Israël n’était pas en mesure d’assumer le paiement de cette somme. À la question de savoir pourquoi un acompte d’un demi-million de dollars était nécessaire, les Marocains répondirent qu’ainsi ils pouvaient se rendre compte si les intentions des Israéliens étaient sérieuses. Le chef du Mossad, Isser Harel, craignait, de son côté, que les Marocains n’avaient d’autres intentions que de tromper Israël pour entraver les opérations clandestines, en attendant de s’organiser pour liquider totalement le réseau : « Nous étions convaincus qu’il s’agissait d’un piège qu’ils nous tendaient , peut-être voulaient-ils nous induire en erreur »  . Les dirigeants du Congrès juif mondial, Nahum Goldman, Jo Golan et Easterman, connaissant bien le pays, n’étaient pas aussi méfiants que Harel à l’égard des Marocains, mais s’opposaient à l’accord car, à leur avis, les Juifs du Maroc ne courraient aucun danger grave qui nécessite à tout prix une évacuation urgente.
Une autre exigence de la part des Marocains était que l’établissement qui sera chargé de l’émigration ne soit ni israélien ni sioniste, mais un organisme humanitaire. Ils suggérèrent aussi que des sociétés de transport marocaines prennent part à l’opération, moyennant payement. Pour garantir le secret, les opérations devaient se dérouler à la nuit tombée dans la discrétion totale. Une condition pas moins importante émise par les Marocains exigeait impérativement que l’émigration inclue tous les membres d’une famille sans exception, pour éviter l’éclatement du noyau familial et éviter les sélections visant à laisser au Maroc les malades, les vieux et les cas sociaux. Ils s’opposèrent à ce que seuls les jeunes, les plus éduqués et les personnes en bonne santé émigrent, tandis que les vieillards, les malades et les invalides restent au Maroc. C’est ainsi que les autorités marocaines obligèrent les Israéliens à annuler la politique de sélection . De leur côté, les représentants d’Israël - qui redoutaient l’utilisation de passeports individuels obligeant les familles à s’adresser aux autorités locales - demandèrent que les départs se fassent au moyen de passeports collectifs, permettant ainsi une plus grande souplesse d’exécution .
Juste après la réception de l’acompte, Benjelloun reçu l’accord personnel du roi, concernant un premier départ de 50 000 Juifs vers l’Europe, le Canada ou l’Amérique, à l’exclusion d’Israël. Concernant l’indemnisation, Benjelloun demanda un acompte de 500 000 dollars, et 250 dollars pour chaque émigrant, pour couvrir les frais de départ. Ces sommes devaient être versées en espèces à Genève . Ce montant de 250 dollars per capita était beaucoup plus élevé que celui de 10 à 15 dollars proposé auparavant par Becking, avant la naufrage du Pisces, et même plus élevé que les montants quatre ou cinq fois supérieurs espérés par Cohen Olivar. Selon les comptes-rendus ultérieurs, il s’avère que le montant qui fut convenu pour le groupe des premiers 50 000 Juifs était de 100 dollars. Cependant, cette somme n’était valable que pendant la « période intermédiaire » et elle devait, en vertu de l’accord, augmenter jusqu’à 250 dollars . Après la rencontre entre Eitan, Gatmon et Benjelloun à Genève, on accéda à un accord pour le départ de 50 000 Juifs en août, mais la mise en œuvre de son exécution se poursuivit jusqu’à la fin septembre . Ronel affirme qu’aucun document ne fut signé dans le cadre de l’accord avec les Marocains . Les sources de l’HIAS indiquent aussi qu’aucun accord signé en bonne et due forme n’était nécessaire. Selon ces sources, il s’agissait d’un accord secret conclu oralement, en vertu duquel l’argent passerait d’une main à l’autre, les deux parties s’engageant à respecter le secret et à tenir leurs promesses .
Un document de la Misgeret daté du 8 août 1961 fait référence à l’accord comme étant déjà conclu. Après cet accord, Ronel proposa à Harel de restructurer la Misgeret conformément au nouvel état de choses qui exigeait de définir les rapports entre la Misgeret et l’HIAS. À son avis, la Misgeret continuerait à travailler « dans la clandestinité totale, comme elle le fait aujourd’hui, mais selon des méthodes différentes ». Ses émissaires préparerons les familles en vue de leur départ et inciterons la classe moyenne juive à quitter le Maroc. L’HIAS aura deux aspects distincts. L’un discret, où les Israéliens tiendront les postes de directeurs adjoints et seront responsables de la mise en œuvre des critères de priorité fixés par le département de l’immigration de l’Agence juive. Deux ou trois médecins et une assistante sociale sélectionneraient les candidats à l’immigration en fonction de leur état de santé. D’autre part, l’HIAS aura l’aspect officiel d’un « comité directeur d’une agence de tourisme », créé comme branche d’un organisme humanitaire. Ses employés seraient des Israéliens de nationalité étrangère et des volontaires juifs locaux. Les fonctionnaires de l’HIAS fourniraient une liste d’émigrants aux autorités marocaines, qui devaient leur délivrer des passeports collectifs .
Le 21 août 1961, le roi Hassan II informa Abdelkader Benjelloun qu’il annoncerait le jour même au gouvernement la liberté d’émigration pour les Juifs du Maroc. Cette déclaration exigée par les Israéliens devait mettre officiellement en œuvre l’« accord de compromis » . Au sein du gouvernement, au moins six des dix-huit ministres étaient au courant de l’accord, parmi lesquels le ministre du Travail Benjelloun, le ministre de l’Intérieur Réda Guédira, le ministre du Commerce Mohammed Benhima, et le ministre de l’Education Dr Youssouf Ben ‘Abbas. Le 19 juillet 1962, Bensalem Guessous et Ahmed Bahnini, eux aussi informés de l’accord, furent nommés respectivement ministre des Travaux publics et ministre de la Justice. Il est probable aussi que le ministre de la Défense Mahjoubi Aherdan et le ministre des Entreprises publiques Mohammed Laghzaoui, aient eux aussi été informés de l’accord. On expliqua aux ministres que cet accord ferait bénéficier le Maroc d’une aide économique de la part des Etats-Unis. Malgré ses contacts assidus avec les Israéliens, le parti de gauche, dirigé par Ben Barka, s’opposa aux départs prétendant que les Juifs qui émigraient en Israël allaient renforcer Tsahal dans sa guerre contre les pays arabes. Un ministre répondit à cet argument qu’il était improbable qu’un état dont la population ne comptait que 2,5 millions d’habitants soit en mesure d’intégrer une aussi grande quantité de Juifs marocains démunis .
En août 1961, la direction générale de l’HIAS aux États-Unis entra en scène. Les bureaux de cet organisme au Maroc avaient été fermés en juillet 1959, après la publication du dahir de marocanisation, mais ses représentants continuèrent d’agir sur place depuis leur domicile. Selon la proposition de Yehuda Dominitz, le directeur général du département de l’immigration de l’Agence juive, Barukh Duvdevani, rencontra à New York Murray Gurfein, président de l’HIAS , et lui proposa que son organisation tiendrait lieu de façade pour les activités de la Misgeret. En vertu d’un accord oral, l’organisation américaine serait officiellement responsable de l’émigration des Juifs du Maroc et tous les émissaires du Mossad ainsi que les volontaires locaux seraient des employés de l’HIAS. Lorsque l’accord sera conclu, les activités de l’HIAS deviendraient légales, avec l’accord tacite du roi. Israel Gaynor Jacobson, président européen de l’HIAS, responsable aussi de l’Afrique du Nord, confia à son représentant Raphaël Spanien l’exécution de cette mission, et il semble que ce dernier ait pris part à une partie des entretiens avec Benjelloun .
Spanien se rendit à Rabat et rencontra le 28 août le ministre de l’Intérieur Guédira, dont le ministère avait la responsabilité ministérielle de l’exécution de l’accord. Spanien informa le ministre que son organisation agirait désormais plus au Maroc qu’à Paris, étant donné le nombre grandissant de familles juives attendant leur départ. Dans un rapport envoyé au ministre, il signala que l’HIAS était disposée à coopérer avec le ministère de l’Intérieur pour préparer des feuilles de route collectives pour les familles d’émigrants, à la place de passeports individuels, afin d’économiser sur les frais du ministère . À compter de ce jour, aux yeux des autorités marocaines comme à ceux des Juifs du Maroc, l’opération Yakhin pour l’évacuation des Juifs du Maroc fut identifiée comme l’émigration HIAS.
Les diplomates israéliens, souvent méfiants envers leurs interlocuteurs marocains sur la destination de l’acompte versé à Genève, demandèrent à Benjelloun de prévoir un entretien avec le roi, pour s’assurer qu’il était au courant de la transaction et qu’il se portait garant de son exécution. Au début septembre, Spanien fut reçu en audience au palais de Rabat et y bénéficia d’un accueil chaleureux. Selon le délégué de l’Agence juive, Hayim Halahmi, le colonel Mohammed Oufkir, responsable de la sécurité nationale, et Ben Sa‘id Lahrizi, directeur de la compagnie de tourisme TAM, participèrent également à cette rencontre. Le roi décida que son homme de liaison avec Spanien serait le colonel Oufkir pour les problèmes de passeports et, pour les questions techniques, son confident Ben Sa‘id . Au terme d’un entretien amical, le roi autorisa la réouverture des bureaux de l’HIAS et promit à Spanien que son organisme pourrait agir librement au Maroc. Même si le roi n’avait rien dit d’explicite sur les questions d’argent, Spanien comprit qu’il était bel et bien informé des clauses de l’accord . À Rabat, Spanien s’entretint avec plusieurs personnalités, en particulier Oufkir qu’il avait déjà rencontré à plusieurs reprises. À son étonnement, il se rendit compte que ce dernier n’était pas informé de l’accord entre son pays et Israël, mais pensa qu’il serait utile de renouer ses relations avec lui pour les modalité de l’exécution de l’accord . Selon Ronel, le roi n’informa Oufkir de l’accord que peu de temps après sa rencontre avec Spanien .


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