Chouraqui diplomate, Débuts des relations secrètes entre le Maroc et Israël, suite

Publié le par Yigal Bin-Nun






Israël se méfie de Ben Barka




Lorsque les diplomates du Ministère des Affaires Étrangères reçurent le rapport détaillé de Chouraqui, ils ne furent pas moins surpris par les propositions de Ben Barka et en conclurent qu’il fallait agir avec prudence : « Ici, [à l’ambassade d’Israël à Paris], nous ne sommes pas en mesure d’évaluer l’étendue des changements que Ben Barka était prêt à effectuer. Mais, de toute façon, il n’y a aucun intérêt à s’immiscer dans les problèmes internes du Maroc ». Il est vrai que le gouvernement israélien n’était pas enthousiaste à l’idée de s’ingérer dans les problèmes internes d’un pays étranger. De plus, il accordait un intérêt particulier aux pourparlers en cours depuis le début de l’année entre leurs délégués et le prince héritier. Son but était de parvenir à un vaste accord politique avec le roi sur le problème principal : le départ des Juifs : « Selon les prévisions actuelles, le roi était favorablement disposé envers les Juifs, bien plus que n’importe quel groupe de politiciens [de la gauche] ». En outre, les Israéliens étaient quelque peu gênés d’entretenir des contacts avec un exilé politique et craignaient les répercussions qui pouvaient en résulter au Maroc. Ils craignaient également la réaction du gouvernement français devant de telles relations avec la gauche marocaine.

À Jérusalem, les propos de Barka sur la responsabilité de Laghzaoui dans l’octroi de passeports ne semblaient pas convaincants étant donné que les décrets à ce sujet avaient été signés par le Ministre de l’intérieur Driss Mhamdi, membre du parti de Ben Barka. En outre, la rupture des relations postales avec Israël s’était produite sous le gouvernement Ibrahim. Selon Mordekhay Gazit, Ben Barka n’avait aucune raison d’accuser Laghzaoui. Lui et ses amis étaient intéressés à gagner la faveur de l’opinion publique mondiale au Maroc, et les Juifs peuvent pouvaient la lui fournir. Ses amis étaient alors au pouvoir et, au cours de leur mandat, les décrets sur la délivrance de passeports avaient empiré et les relations postales avaient été interrompues. « De nombreux juifs dans le monde ne comprennent pas pourquoi nous n’avons pas déclenché une grande campagne de presse contre le Maroc suite à ce comportement […]. Ben Barka et ses amis doivent prouver leurs intentions par des actes. Des paroles, nous en avons assez ». Gazit reprit une fois de plus l’argument courant chez les diplomates israéliens, à savoir que les promesses des Marocains n’avaient aucune valeur et qu’elles n’étaient pas sincères : « Ben Barka et ses collègues ont trompé le Congrès [Juif Mondial] pendant quatre années et tentent à présent d’abuser d’Israël pour bénéficier des voix juives et pour d’autres raisons que nous ne voulons pas deviner. Certes nous aurions voulu croire aux propos flatteurs de Ben Barka, mais il faut rester vigilant ».

Au ministère, on était plutôt embarrassé d’avoir recours aux services de Chouraqui pour entretenir les contacts avec le chef de la gauche marocaine Gazit ne pouvait cependant pas dissimuler sa satisfaction d’avoir réussi à établir le lien avec Ben Barka. Ce fut à contrecœur qu’il remercia Chouraqui pour ses services. Considérant l’importance du sujet, Golda Meir décida d’envoyer à Ben Barka « un délégué particulier », qui n’était autre que le chef de la section Tevel au Mossad, Yaaqov Caroz. Chouraqui fut sollicité pour organiser, au plus tôt, une rencontre avec le leader marocain en exil, en présence de l’ambassadeur Walter Eitan. Malgré ses réticences, Gazit ne céda pas à la tentation d’établir des contacts entre Israël et le chef de la gauche susceptible de prendre le pouvoir au Maroc.

  L’échec du complot de février, qui avait entraîné son exil, est la seule explication plausible aux propos de Ben Barka. La réserve d’Israël à son égard, était motivée par des pourparlers qui se déroulaient parallèlement depuis août 1960, entre Easterman et le prince héritier et qui avançaient prudemment vers un accord global pour l’évacuation des Juifs du Maroc. Depuis que s’était ouverte la filière vers les dirigeants marocains, les représentants israéliens étaient devenus circonspects envers la mission de Chouraqui. Gazit ajouta à son rapport des remarques peu élogieuses pour la personne par ailleurs incontournable dans les rapports avec Ben Barka. Il recommanda aux diplomates de l’Ambassade de garder « une certaine dose de prudence » avec Chouraqui et de s’abstenir de lui communiquer toute documentation ou décision du Ministère concernant ses propres entretiens : « Ces documents ne lui sont pas destinés et ne concernent que vous, espérant que vous trouverez le meilleur moyen de guider, maîtriser et contrôler Chouraqui ». Par ailleurs, Gazit estima qu’il devait justifier auprès de Lili Castel et de l’ambassadeur Eitan l’ardeur de ses remerciements à Chouraqui dans son télégramme à Ben Barka : « Le but de notre télégramme, quelque peu enthousiaste, n’était qu’un pur stratagème pour éviter que Chouraqui ne soulève des obstacles au déroulement de l’entretien [avec Yaaqov Caroz], d’autant plus que nous avons des réserves sur le caractère de cet individu ». Malgré les craintes de voir l’entretien avec Caroz annulé, Gazit avoua que le ministère avait opté en faveur de ce voyage notamment pour « limiter l’influence de Chouraqui et même essayer de l’écarter des contacts [avec Ben Barka] ».

L’idée d’envoyer un délégué israélien à Ben Barka venait du chef du Mossad Isser Harel, après un entretien qu’il eut avec Gazit à l’aéroport de Lod, lors du retour du Premier Ministre Ben Gourion de l’étranger. Par la suite, Golda Meir accepta l’idée d’une mission de Caroz au Maroc. Gazit révéla dans une lettre à Walter Eitan les raisons de son approbation de la proposition de Harel : « Il serait très souhaitable d’essayer d’établir un lien parallèle entre nous et Ben Barka de façon à ce que nous ne soyons plus dépendants exclusivement des services de Chouraqui […], étant donné que les suggestions de Ben Barka à Chouraqui ne peuvent en aucun cas être comprises comme un consentement de notre part ». Gazit ne manqua pas non plus de signifier aux représentants de la Misgeret au Maroc et à Paris, sa désapprobation de la confiance et de la bienveillance qu’ils accordaient à Chouraqui. Une fois fixée la date de l’entrevue entre Caroz et Ben Barka, le Ministère, tenta par tous les moyens, de se défaire de Chouraqui.

Deux jours avant la rencontre du chef de la gauche marocaine avec le délégué officiel d’Israël, un entretien préparatoire entre Ben Barka et Chouraqui eu lieu le 26 mars 1960. Il dura environ une heure et se déroula dans une atmosphère agréable. La bonne humeur de Ben Barka était due au succès de la grève déclenchée par ses camarades du parti et soutenue même par le Mouvement Populaire, proche du palais. Ben Barka évoqua ses bonnes relations avec les organismes juifs internationaux et en particulier avec le CJM et assura à son interlocuteur que leurs entretiens resteraient secrets. Selon le dirigeant marocain, les relations d’Ibrahim avec Nasser étaient tendues et que le Premier Ministre se sentait plus africain qu’arabe. Ben Barka avait présenté au gouvernement la proposition israélienne pour une solution aux relations postales avec Israël, celle-ci pourrait être immédiatement mise en place. Chouraqui demanda à son interlocuteur que le Premier Ministre envoie la résolution du gouvernement marocain au secrétaire général des Nations Unies. Les bonnes intentions de Ben Barka envers Israël et sa sympathie pour l’État hébreu se virent confirmées lorsqu’il consentit aux deux entretiens que lui soumit Chouraqui. Le premier, avec Yaaqov Caroz, qui lui fut présenté comme « un haut fonctionnaire du cabinet du Premier Ministre », qu’il devait rencontrer deux jours après, le 28 mars, et le second, avec l’ambassadeur d’Israël Walter Eitan, le 1er avril à 17 heures. Cette rencontre fut reportée à plusieurs reprises. À cette époque, souligne Chouraqui, Ben Barka était prêt à rencontrer Golda Meir, envers laquelle il éprouvait une profonde admiration : « Golda fut sensible au compliment qu’il lui adressait par mon intermédiaire et lui délégua aussitôt un de ses collaborateurs, qui l’avait déjà vu à Paris dans l’appartement de mes beaux - parents ».

Chouraqui appréhendait une guerre civile imminente au Maroc, entre partisans du palais et militants de la gauche. Dans une telle éventualité, les adversaires du général De Gaulle au sein de l’armée française saisiraient la conjoncture pour s’insurger en Algérie, ce qui menacerait non seulement le pouvoir français en Afrique du Nord, mais aussi le régime gaulliste à Paris. De concert avec ses amis français, il jugea qu’il fallait impérativement persuader le roi Mohammed V de prévenir le conflit armé. La solution, à ses yeux, était que le roi désapprouvât le prince héritier et consentît au retour de Ben Barka et de ses proches au gouvernement. Il souligna avec satisfaction les positions du chef du Mouvement Populaire Aherdan en faveur d’une politique profrançaise et pro israélienne, opposée à la Ligue arabe.

 L'entretien de Ben Barka avec l’émissaire du Mossad

Les détails des relations entre Ben Barka et les représentants officiels d’Israël risquent d’étonner les admirateurs du dirigeant tiers-mondiste, appelé à devenir bientôt le leader de la conférence Tricontinentale en préparation à la Havane. On s’est fait longtemps dans les milieux dits « progressistes » une idée stéréotypée du meneur de la gauche marocaine. De tous les propos publics de Ben Barka, on n’a voulu retenir qu’un seul de ses discours, prononcé au Caire entre le 30 mars et le 6 avril 1965, devant des étudiants palestiniens. Dans ce discours, il déclara que l’œuvre d’Israël dans les pays en voie de développement en Afrique faisait partie d’un complot impérialiste contre le monde arabe. À cette date, Israël avait totalement abandonné tout rapport compromettant avec Ben Barka, malgré une certaine sympathie que lui gardaient les chefs du Mossad. Les relations entre Hassan II et Israël ayant pris une tournure significative, il était pratiquement impossible d’entretenir des rapports avec l’exilé politique ennemi juré du palais. Dernièrement, le magazine L’Express publia les travaux de l’historien tchèque Petr Zidek sur les contacts qu’entretenait l’agent des services secrets tchécoslovaques (StB) le capitaine Zdenek Micke (alias Moti) avec Ben Barka (alias Gogol ou Cheikh) à Paris à partir de la mi-mars 1960. Le dossier 43-802 au nom de Ben Barka comporte des détails sur les services rendus par le tiers-mondiste marocain au StB moyennant une rémunération mensuelle. Dans une note à ses supérieurs, l’agent tchèque définit ainsi l’image de l’agent Ben Barka : « Il est sûr que Cheikh est « progressiste » dans ses contacts avec nous, proaméricain dans ses contacts avec les Américains et opportuniste dans ses contacts avec Bourguiba, Nasser et les baasistes d'Irak et de Syrie » et il ajoute que les chefs du KGB pensent qu'il a été corrompu par les Chinois.

À Paris, conformément au vœu de Golda Meir et de Harel, le numéro deux du Mossad, Yaaqov Caroz rencontra le dirigeant exilé de l’UNFP le 28 mars 1960 à 11.30 heures. Comme convenu, l’entretien eut lieu au domicile du Dr Gaston Lévy, deux jours après la rencontre préparatoire entre Ben Barka et Chouraqui, et quatre jours avant celle programmée avec l’ambassadeur Walter Eitan. Pour des raisons tactiques, Chouraqui présenta Caroz comme un haut fonctionnaire au cabinet du Premier Ministre, mais il n’est pas improbable que Ben Barka fut conscient de la véritable identité du délégué israélien. Au cours d’un entretien qui dura une heure et quart, Ben Barka parla d’une solution provisoire au problème de la rupture des relations postales, il avait demandé à Ibrahim d’envoyer un rapport à ce sujet au Secrétaire Général des Nations Unies Dag Hammarskjöld. Le leader de la gauche s’étendit longuement sur les relations éventuelles entre Israël et le Maroc. Avant de quitter la réunion pour laisser les deux invités tête-à-tête, Chouraqui fit un résumé de ses précédents entretiens avec Ben Barka et souligna trois points essentiels. Le premier était la solution au problème des relations postales. Le second, d’ordre politique : Israël serait prêt à accorder une aide technique au Maroc, semblable à celle qu’il fournissait à d’autres pays d’Afrique. Le troisième proposait à Ben Barka d’effectuer une visite ultrasecrète en Israël. Chouraqui quitta alors ses deux invités et les laissa s’entretenir sans autre témoin.

Selon le rapport de Caroz à Gazit, Ben Barka lui déclara son insatisfaction de l’état des relations existant entre leurs deux pays. Il souligna que la situation des Juifs du Maroc s’était certes détériorée après l’indépendance, il évita toutefois d’en rejeter la faute sur son collègue Ibrahim. Comme on pouvait s’y attendre, il critiqua vivement le Palais, qui selon lui avait transféré en 1956, le pouvoir, du régime colonial à la famille royale. À l’instar du roi Farouq d’Égypte, avant le coup d’état militaire, Mohammed V avait essayé de gouverner en attisant les rivalités entre les partis. La monarchie marocaine ayant échoué dans ses manœuvres, elle incitait au conflit avec les forces populaires de son parti. Ben Barka s’indigna que les ministères politiques du gouvernement fussent entre les mains des proches du roi, passant sous silence le fait que son parti détenait les ministères économiques ainsi que la présidence du conseil. À son avis, son parti n’était pas responsable de la politique envers les Juifs, ni de leurs droits à la libre émigration.

L’opposant marocain n’hésita pas à critiquer le roi et le prince héritier allant jusqu’à traiter ce dernier de « valet du colonialisme », suprême insulte au Maroc d’alors. C’est pourtant Ben Barka lui-même qui avait proposé Moulay Hassan comme prince héritier, le 9 juillet 1957, contrairement aux traditions ancestrales. Il accusa le prince héritier de soutenir les forces féodales qui avaient collaboré avec le protectorat français et avaient été responsables de la destitution de son père. Il les aurait aidées à retrouver l’autorité et l’influence politique dont elles jouissaient à l’époque coloniale. Ben Barka faisait allusion aux gouverneurs des provinces rurales berbères, aux qaïd et bacha des provinces et au Conseil des ouléma qui constituait l’instance religieuse suprême. Il insista sur le fait que Mohammed V n’avait réussi à garder son trône que grâce aux efforts du Mouvement National, qui avait fait de la monarchie le symbole de l’aspiration populaire à l’indépendance. Mohammed V n’était, aux yeux de l’interlocuteur de Caroz, qu’un individu dépourvu de volonté et d’initiative et manipulé par son fils qui l’incitait à adopter un régime dictatorial au Maroc. Ben Barka mettait en garde le roi : si Mohammed V comptait s’opposer aux ambitions du peuple, il mettrait fin à la monarchie marocaine et les forces populaires n’hésiteraient pas à s’attaquer au Palais et à provoquer une guerre civile.

Après cette attaque sans précédent contre le roi et son fils, le chef de la gauche dévoila, sans scrupules, ses projets à l’émissaire israélien du Mossad. Son parti avait des structures toutes prêtes et bien organisées pour mener une lutte à l’intérieur du Maroc et jouirait même d’une aide extérieure, en provenance des milieux progressistes en France et du Moyen-Orient. Face à ces forces, le clan adverse était constitué par l’armée et la police commandées par le prince Moulay Hassan. L’armée était certes bien organisée, mais en son sein couvaient des tensions entre les officiers supérieurs formés par les Français, fidèles au palais, et les jeunes officiers en effervescence. L’unique alternative que proposait Ben Barka était une véritable monarchie constitutionnelle où le roi ne serait plus qu’un symbole historique.

Concernant Israël et les Juifs, les propositions de Ben Barka portaient sur quatre points : len premier lieu, Israël persuaderait les Juifs du Maroc de soutenir les candidats de son parti lors des élections. En contrepartie, lorsque qu’il accéderait au pouvoir, les Juifs pourront vivre en toute sérénité au Maroc ou même émigrer. Deuxièmement, Israël était appelé à fournir un soutien à son parti par le biais d’organismes juifs internationaux. Troisièmement, Israël et les Juifs de la diaspora s’engageraient à financer le combat de son parti, combat qui nécessite beaucoup d’argent. Finalement, Ben Barka souhaitait qu’Israël fournisse des armes à ses partisans, ceci à partir du moment où le conflit se serait mué en soulèvement armé. Ce résumé des requêtes de Ben Barka fait par Caroz, était identique au rapport qu’avait précédemment remis Chouraqui au ministère.

Le représentant du Mossad informa son interlocuteur que les Israéliens désapprouvaient l’attitude tant des autorités que de l’opposition marocaines à l’égard des Juifs et d’Israël. Lorsque Caroz demanda à Ben Barka d’intervenir auprès de ses collègues en faveur de l’immigration en Israël des rescapés du tremblement de terre d’Agadir, le chef de la gauche répondit qu’il ne connaissait aucune personne au Maroc qui oserait donner son aval au départ des Juifs du pays, mais que cet état de chose pourrait changer après l’accession de l’UNFP au pouvoir. Quant aux exigences de Ben Barka concernant l’aide israélienne, elles suscitèrent des divergences profondes entre les interlocuteurs. Alors que Caroz proposait un soutien au Maroc et à son économie, Ben Barka convoitait plutôt un soutien militaire à son parti et une aide financière personnelle. Caroz résuma l’entretien en promettant de transmettre les requêtes de Ben Barka à ses supérieurs en Israël et de poursuivre des entretiens suivis à Paris, selon une procédure confidentielle fixée à l’avance.

Vers la fin de l’entretien, Chouraqui rejoignit les deux hommes et fut surpris d’apprendre que Caroz venait de révéler à son interlocuteur des détails trop précis sur les opérations clandestines de la Misgeret au Maroc : « L’envoyé de Golda réussit en moins d’une heure à détruire tout ce que je tentais d’édifier sur la bonne volonté de Ben Barka, alors l’homme fort du gouvernement, que j’avais rencontré chez lui au Maroc, à Paris et, par la suite à Bonn, J’avais laissé les deux hommes en tête-à-tête. Lorsque je les retrouvai à la fin de leur entretien, je compris, au visage défait de Ben Barka, ce qui s’était passé. L’homme [Caroz], originaire d’Europe centrale, avait cru utile de mettre au courant le ministre, de tout ce qui se tramait dans l’ombre pour accélérer l’émigration clandestine des Juifs. Ben Barka connaissait la situation, mais, officiellement, il ne pouvait voir dans cette action clandestine menée dans son pays par un gouvernement étranger, qu’une grave atteinte à la souveraineté marocaine. C’en était fini des projets que nous avions faits ensemble, et notamment celui d’un voyage en Israël pour visiter les réalisations agricoles qui le passionnaient ».

Malgré la déception de Chouraqui, Golda Meir, Isser Harel et Walter Eitan furent satisfaits de l’entretien et particulièrement du fait qu’un lien direct s’était enfin établi entre un représentant officiel d’Israël et le chef de la gauche marocaine, et l’on pouvait enfin ne plus avoir recours aux services de Chouraqui, de Golan ou du CJM. Le Ministère à Jérusalem voulait à tout prix se débarrasser des intermédiaires, mais savait pertinemment que sans Golan et Chouraqui, il aurait été incapable d’établir les liens nécessaires avec les dirigeants marocains. Rien ne changea dans le comportement du ministère envers ces deux médiateurs. La méfiance à leur égard était de bon ton et tout fut mis en œuvre pour se défaire d’eux une fois les contacts directs établis.

On fit savoir, tant à Golan qu’à Chouraqui, que leurs rapports avec Ben Barka devaient désormais s’effectuer par l’intermédiaire de représentants officiels d’Israël. Le dossier Ben Barka fut remis subséquemment à Lili Castel de l’ambassade à Paris. L’attitude des fonctionnaires du Ministère des Affaires Étrangères à l’égard de Golan, de Chouraqui, comme d’ailleurs de tous les médiateurs auxquels ils faisaient appel, était ambiguë. D’une part, ils ne leur faisaient pas confiance et affichaient même un certain mépris envers ces diplomates non professionnels ; d’autre part, ils se devaient de reconnaître leur dépendance envers ces dilettantes, dont les services s’avéraient indispensables à leur besogne.

Après les premières médiations de Chouraqui et de Golan, et l’entretien de Ben Barka avec Yaaqov Caroz, le prince héritier Moulay Hassan dépêcha un délégué spécial au ministre des affaires étrangères, Golda Meir. Le président de la commission économique de l’Assemblée consultative, Bensalem Guessous de Fès, arriva à Jérusalem le 15 avril 1960 et suggéra un plan détaillé pour l’évacuation des Juifs du Maroc. Le 11 mars Alexandre Easterman rencontra le prince pour mettre en œuvre le projet d’évacuation. Des pourparlers plus poussés furent entrepris avec le cousin du roi Moulay Ali par l’intermédiaire de Isaac Cohen Olivar et Becking. À ce stade, les deux parties avaient déjà amplement discuté le montant de la « commission » que devaient percevoir les autorités marocaines comme compensation économique au départ des Juifs. Les sommes étaient échelonnées entre 50 et 250 dollars. En attendant, les Israéliens ne voulant pas arrêter les départs clandestins durant les pourparlers, achetèrent un vieux rafiot, Pisces (Egoz) qui coula, le 10 janvier 1961, lors de son quatorzième voyage de la baie d’Alhucema sur la côte méditerranéenne en partance vers Gibraltar avec à son bord 43 immigrants et deux membres d’équipage. Ce n’est qu’au début du mois d’août 1961 que « l’accord de compromis » fut conclu avec le nouveau roi Hassan II, par l’intermédiaire notamment de Sam Benazeraf. Le 28 novembre de la même année commença l’opération Yakhin au cours de laquelle le départ des familles juives s’effectua avec des passeports collectifs.

L'entremise d'Israël dans cette affaire entraîna, presque par hasard, un bienfait inespéré et non moindre que le transfert des Juifs marocains vers Israël, à savoir l’établissement de relations diplomatiques, à proprement parler, entre Israël et le Maroc. La mise en place de ce processus, ne concernant pas exclusivement l’émigration juive, avait débuté avec Chouraqui et fut définitivement confirmée à partir de février 1963. Yaaqov Caroz s’entretint alors, rue Victor Hugo à Paris, pour la première fois avec le colonel Mohamed Oufkir, récemment promu à la tête des services de sécurité marocains, et quelques semaines plus tard, le nouveau chef du Mossad Meir Amit atterrit à Marrakech pour rencontrer le jeune roi Hassan II. Ainsi commença une longue histoire de coopération fructueuse entre le Maroc et Israël, entretenue et développée par Oufkir et son adjoint Ahmed Dlimi. Cette coopération avait pour but d’aider le Maroc à consolider son indépendance dans divers domaines économiques et militaires. Elle s’accrut encore durant les années soixante-dix, pour culminer avec la médiation du roi Hassan II qui devait aboutir aux accords de paix entre l’Égypte et Israël. Par la suite, des relations diplomatiques d’abord discrètes puis déclarées, s’établirent avec le Maroc. Le roi contribua amplement à la recherche de solution du conflit israélo-palestinien avec l'aide de la diaspora juive marocaine.

Si ces relations secrètes entre le Maroc et Israël commencèrent à être dévoilées à partir des années soixante-dix, personne ne soupçonnait le rôle primordial qu’avait André Chouraqui dans l’établissement de ces contacts. Ce n’est point un hasard que Hassan II décida après avoir lu son livre Lettre à un ami arabe, d’inviter Chouraqui à un entretien au Maroc, en février 1977, alors qu’il était maire adjoint de Jérusalem. En dépit de l'opposition du Ministère des Affaires Étrangères, il effectua le voyage à Rabat muni de son passeport israélien et s’entretint avec le Roi. Cette rencontre favorisa par la suite, le voyage au Maroc du nouveau ministre des Affaires Étrangères Moshé Dayan, membre du gouvernement Menahem Begin. Les comptes-rendus rédigés par cet écrivain-diplomate ont une grande valeur pour la reconstruction de l’histoire du Maroc contemporain, époque que les historiens marocains n’osent pas aborder en raison de ses susceptibilités politiques. Ces rapports révèlent aussi un nouveau visage, plus nuancé, du leader de la gauche marocaine et remettent en cause la version selon laquelle Ben Barka était anti-Israélien. En entretenant des contacts aussi bien avec les leaders de la gauche qu’avec les partisans du palais, Chouraqui contribua à l’élaboration de « l’accord de compromis » qui permit l’évacuation des Juifs du Maroc mais a réussit surtout à établir les premières assises des relations diplomatiques, très intenses, entre Israël et un pays membre de la Ligue arabe.

 

Université de Paris VIII
 

 

 1.     Misgeret est le nom donné au réseau israélien du Mossad en Afrique du Nord, qui s’occupait de l’émigration clandestine et de l’autodéfense.

2.     Y. Bin-Nun, « Un diplomate non conformiste », Préface du livre de Jo Golan : Pages from a Diary, Editions Carmel, Jérusalem, 2005, pp. 7-15.

3.     Sur la contribution des organismes juifs internationaux aux droits des Juifs voir Y. Bin-Nun, Psychosis or an Ability to Foresee the Future? The contribution of the World Jewish Organisations to the Establishment of Rights for Jews in Independent Morocco, 1956-1961REEH, Revue Européenne d’Ètudes Hébraïque n°10, Paris, 2004.

4.     Chouraqui s'installa à Jérusalem en 1958 et après les manifestations d’immigrés marocains à Wadi Salib en 1959, il fut nommé par le chef du gouvernement David Ben Gourion comme son conseiller pour la fusion des communautés. En 1961, il obtint la nationalité israélienne et en octobre 1965, il fut élu maire adjoint de Jérusalem. La même année, il invita le recteur de la Mosquée de Paris Hamza Boubaker à effectuer une visite secrète en Israël. L'invité fut même interviewé aux émissions françaises de Qol Israël. Chouraqui a publié de nombreux ouvrages entre autres, La condition juridique de l’Israélite marocainLa saga des Juifs d'Afrique du NordL’Alliance Israélite universelle et le renouveau juif moderneLettre à un ami Arabe.

5.     Y. Bin-Nun, « La culture française dans la communauté juive du Maroc indépendant » REEH, Revue Européenne d’Etudes Hébraïque n°7, Paris, 2003, pp. 19-41.

6.     M. Gazit à S. Shneurson, 18 janvier 1959, ANI AE, 4318/1/2.

7.     Directives à Chouraqui avant son voyage au Maroc, 16 janvier 1959, ANI AE, 4318/1/2.

8.     Rapport de A. Chouraqui sur ses entretiens au Maroc, 6 mars 1959, ANI AE, 4319/10/1.

9.     Ibid.

10.  Ibid.

11.  Le couvent bénédictin de Toumliline près d’Azrou au Moyen Atlas a été fondé en 1952. Un colloque international s'y est déroulé en 1956 et une année après on organisa au couvent un deuxième colloque consacré à l'éducation avec la participation du philosophe Emmanuel Levinas.

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