Chouraqui diplomate, Débuts des relations secrètes entre le Maroc et Israël

Publié le par Yigal Bin-Nun

CHOURAQUI DIPLOMATE

Débuts des relations secrètes entre le Maroc et Israël

 

YIGAL BIN-NUN 

Publié dans Perspectives  12, Revue de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Editions Magnes  2008, pp. 169-204

 

 

Après l’extermination des Juifs d’Europe lors de la shoah, le judaïsme nord-africain, et la communauté juive marocaine en particulier, devinrent le réservoir principal de sauvegarde du judaïsme traditionnel. Pour les organismes israéliens, il ne suffisait pas de proclamer officiellement la création d’un état, il fallait aussi peupler un pays dont la population juive ne dépassait pas 750 000 habitants. C’est pour cette raison que plusieurs organisations juives internationales, ainsi que diverses institutions israéliennes, s’acharnèrent à faire évacuer les Juifs du Maroc coûte que coûte. Afin d’inciter les autorités marocaines à permettre le départ des Juifs ou à sauvegarder leurs droits, les Israéliens envoyèrent au Maroc des dizaines d’émissaires pour convaincre l’opinion publique mondiale du sort de la communauté juive, privée de passeports. La liste de ces envoyés est diversifiée, on y trouve des journalistes, des hommes d’affaires, des rabbins et des dirigeants d’organismes juifs comme le Congrès Juif Mondial (CJM), l’Alliance Israélite Universelle (AIU) et l’American Jewish Committee (AJC), Hebrew Immigrant Aid Society (HIAS), sans compter les agents de la Misgeret arrivés clandestinement au Maroc. Ainsi, séjournèrent au Maroc entre 1956 et 1961, des envoyés mandatés pour la plupart par l’ambassade d’Israël à Paris, comme Rose Halperin, le rabbin B. M. Kaspar, le rabbin Sharfman, Marcel Stein, Wolfgang Bertholtz, Maurice Carr, Ruth Gruber, Seymour Rubin, Herbert Friedman, Marcel Franco, Théo Ben Nahum, Hal Lehrman, Frank Gervasi, Akiva Levinski, Zachariah Schuster, Abraham Karlikov, Charles Jordan, Herbert Schatzki, James Rice, Alexandre Easterman, Gerhart Riegner, Maurice Perlzweig, Henry Monneray, René Cassin, Jules Brunshwig. Mais de toutes ces personnalités, deux seulement réussirent à établir des liens d’amitié personnels avec les dirigeants marocains : Jo Golan, conseiller politique de Nahum Goldman, et André Chouraqui.

L’écrivain André Nathan Chouraqui, délégué principal de l’AIU, était, grâce à ses origines, sa culture et ses aptitudes, l’homme idéal pour entretenir des relations avec la classe dirigeante marocaine. Proche des chefs de la Misgeret au Maroc, il résidait déjà à Jérusalem depuis 1958, mais n’était pas encore citoyen israélien. Ses rapports avec le Maroc débutèrent dès sa nomination en 1949 au poste d’inspecteur des écoles de l’Alliance. Né en 1917 à Ain-Témouchent en Algérie, Chouraqui suivit des études de droit à la Sorbonne et des études de langues sémitiques à l’École Rabbinique de France. Juge de paix en Algérie, il fonda l’association des « Amitié judéo-chrétienne » avec Edmond Fleg, l’historien Jules Isaac et les pères Jean Daniélou et Michel Riquet. Il fut longtemps un des délégués principaux de l'AIU, contribua à l'entente entre cet organisme et le mouvement sioniste et fut un des fondateurs du lycée de l'Alliance à Ramat Aviv (Tel Aviv, Israël). Ses relations amicales avec des hommes d'état nord-africains remontent à sa première visite au Maroc, en 1949.

Les atouts de Chouraqui pour effectuer des missions diplomatiques auprès des autorités marocaines étaient évidents. Le directeur de cabinet du Ministre des Affaires Étrangères Golda Meir, Mordekhay Gazit, lui demanda d’établir des contacts avec des hommes politiques au Maroc, conformément aux suggestions du chef de la Misgeret à Paris Shlomo Havilio, et des ambassadeurs Yaaqov Tsur et Maurice Fisher. Il se rendit donc au Maroc muni d’un passeport diplomatique, au titre de représentant de l’AIU, ce qui devait lui permettre l’entrée dans le pays et la tenue de pourparlers avec les autorités. Cependant, au Ministère des Affaires Étrangères israélien, il était perçu conformément à la formule hébraïque : « respectez le, mais suspectez le ». C’est ainsi qu’on ne lui dévoila pas, avant son départ, la mission parallèle d’Alexandre Easterman conseiller politique du Congrès Juif Mondial, qui devait arriver au Maroc à la même époque.

La première mission diplomatique au Maroc

À partir du 16 février 1959 et durant sept jours, Chouraqui se livra au Maroc à une série d’entretiens. Afin d’éviter une brouille avec la délégation du CJM au Maroc, on recommanda à Chouraqui de ne pas évoquer devant ses interlocuteurs marocains, la question de l’immigration ou tout autre sujet concernant la communauté. L’objectif était de convaincre le ministre des finances Abderahim Bouabid et le président de l’Assemblée consultative Mehdi Ben Barka de désigner une personnalité marocaine susceptible d’effectuer un voyage non officiel en Israël. Cette personnalité devait représenter la classe dirigeante marocaine, du moins partiellement, et visiterait discrètement Israël comme invitée du gouvernement. Chouraqui était censé exposer ses propositions comme des suggestions personnelles. Son origine algérienne et sa culture devaient servir de caution plausible à sa conviction que la coopération entre le Maroc et sa nouvelle patrie était indispensable. Chouraqui était chargé de mettre en valeur les relations intenses qu’entretenait Israël avec les pays afro-asiatiques en matière d’assistance technique, et dans l’élaboration de projets communs. Il devait impérativement éviter les divergences idéologiques et souligner le principe que toute personne n’ayant pas vu de ses propres yeux l’expérience israélienne, ne pouvait la comprendre.

Il était important que le candidat marocain jouisse d’une certaine notoriété politique, afin que le compte-rendu qu’il fournirait aux autorités ait un impact positif. Il devait être expérimenté et posséder les aptitudes nécessaires afin de pouvoir apprécier à leur juste valeur les projets qu’il étudierait en Israël, et ce dans des domaines divers comme le développement social, les syndicats ouvriers et le traitement à l’égard des classes défavorisées. Comme alternative à ce projet, on envisagea l’invitation d’une haute personnalité marocaine qui rencontrerait un haut fonctionnaire israélien dans un pays neutre. Une troisième possibilité était l’invitation au Maroc d’un délégué israélien muni d’une double nationalité, à l’occasion d’un événement culturel, ou à un colloque annuel, semblable à celui qui s’effectuait au couvent de Toumliline au Moyen Atlas.

Le 17 février, Chouraqui rencontra séparément Ben Barka et Bouabid. Le président de l’Assemblée Consultative avait été particulièrement intéressé par les succès israéliens dans le domaine de l’assistance économique et technique aux pays afro-asiatiques. Quant à la proposition d’envoyer une délégation marocaine en Israël, Ben Barka, tout en affirmant y être favorable, fit valoir son inquiétude face aux problèmes de politique interne affectant le Maroc. Certes, il eût tout sur-le-champ accepté l’invitation, mais ne pouvait se permettre de fournir de nouveaux arguments à ses adversaires politiques. Il précisa néanmoins, qu’il n’y avait aucune raison de ne pas entretenir des relations d’amitié entre le Maroc et Israël.

En attendant, le politicien, appelé aussi saeb lihud « l’ami des Juifs », espérait que les Juifs marocains deviendraient un jour « un anneau dans la chaîne qui relierait Israël avec le Maroc ». Dans cette perspective, il était prêt à envoyer une délégation officielle de Juifs marocains, membres de l’Istiqlal, en visite en Israël, ceux-ci, dès leur retour présenteraient le compte rendu de leurs entretiens. Ce voyage devait s’effectuer en juillet, date à laquelle il espérait le retour au calme, après la crise gouvernementale. Ben Barka désigna même la personne qui pourrait à titre d’exemple convenir à cette délégation : Marc Sabbah, fervent partisan de l’intégration des Juifs dans la société marocaine. À la remarque de Chouraqui qu’il serait souhaitable que des Marocains musulmans prennent part à cette délégation, Ben Barka promit de réexaminer la question, au mois de juin, compte tenu des changements internes qui interviendraient au Maroc. Il suggéra à Chouraqui de discuter du projet avec son ami Bouabid, mais de ne pas en parler au Premier Ministre Ibrahim

Comme prévu, le vice-Premier Ministre Bouabid était moins enthousiaste devant l’éventualité d’un voyage d’une délégation marocaine en Israël. Il raconta que des hommes politiques et des étudiants marocains lui avaient souvent exprimé leur désir de visiter Israël pour voir de leurs propres yeux les exploits de ce jeune pays et formula le vœu que de tels voyages s’accomplissent un jour. Il était prêt à s’adresser lui-même, au moment opportun, à Mohammed V afin d’examiner la possibilité d’envoyer une personnalité marocaine en visite en Israël

Lors de son entretien avec le secrétaire général de l’Union Marocaine du Travail (UMT), Mahjoub Ben Séddiq, le 24 février, Chouraqui comprit que, de toutes les personnalités qu’il avait rencontrées jusque là, ce dernier était le moins versé dans la situation au Moyen-Orient. Le syndicaliste évoqua tous les obstacles possibles entravant de possibles relations entre Israël et le Maroc : pressions des pays arabes, problème des réfugiés palestiniens. En revanche, il manifesta une grande sympathie pour la Histadrout [La centrale ouvrière syndicale d’Israël]. Plus tard, Chouraqui rencontra le Ministre de la justice Ahmed Bahnini qui afficha des sentiments favorables aux Juifs aussi bien au Maroc qu’à l’étranger. 

Chouraqui s’entretint aussi avec l’ancien Premier Ministre Mbark Bekkaï à son domicile de Rabat, le 23 février, soit deux ans après leur rencontre de 1957. Au cours d’une longue entrevue, Bekkaï déclara son intention de reprendre ses fonctions de Premier Ministre après que le roi l’eut cédé successivement aux ailes droite et gauche de l’Istiqlal. Il avait l’intention, dès son retour à la tête du gouvernement, de consolider les liens avec la France qui s’étaient détériorés. Il était déçu par les gouvernements qui avaient succédé au sien, et qui, notamment, n’avaient pas inclus de ministres juifs, ce qu’il ne manquerait pas de faire dès sa nomination, promit-il à Chouraqui. Selon lui, il avait établi les rapports du gouvernement avec la communauté juive conformément aux principes évoqués dans l’ouvrage de Chouraqui, La condition juridique de l’israélite marocain, publié en 1950. Quant à d’éventuelles relations diplomatiques entre le Maroc et Israël, il soutint être favorable à l’idée et serait prêt à l’examiner au moment approprié. Sous les auspices du CJM et de l’AIU, Chouraqui donna une série de conférences sur le thème « La civilisation méditerranéenne », ce qui lui fournit l’occasion de s’entretenir avec les chefs des communautés sur les liens de tout Juif avec Israël et sur la vocation de la communauté comme passerelle entre les pays musulmans et Israël. Après une conversation avec l’ambassadeur de France à Rabat, avec la comtesse Henryane de Chaponay et avec le Révérend Père Marcel François Lefèvre, il se rendit au village de Toumliline où se tenait chaque été un colloque international consacré aux problèmes des pays en voie de développement. Il suggéra au supérieur du couvent, le Père Jean-Marie d’inclure l’exemple israélien dans les débats du colloque, ce qui permettrait la visite au Maroc d’officiels israéliens. Celui-ci, favorable à sa demande, lui conseilla de rencontrer le Révérend Père Pie Aymard, responsable du programme du colloque pour examiner les détails de la proposition. De retour du Maroc, Chouraqui rencontra Georges Berdugo, haut fonctionnaire du Ministère des Affaires Étrangères marocain auprès de Bonn et de Paris, ils abordèrent le projet d’une délégation juive de l’Istiqlal en Israël.

Chouraqui et Gazit examinèrent longuement l’invitation de Ben Barka, Bouabid et Marc Sabbah. Le problème était surtout d’ordre procédural. Fallait-il inviter ces trois personnalités simultanément ou par précaution ne s’adresser qu’à l’une d’elles. Fallait-il le faire par écrit ou par l’intermédiaire d’un émissaire ? Ils hésitèrent aussi sur la manière de procéder pour établir le lien entre ces visites et celle d’une délégation juive. L’invitation de Marc Sabbah ne risquait-elle pas de nuire aux relations avec d’autres personnalités juives, bien plus favorables à Israël, comme David Amar ? En fin de compte, il fut convenu que Chouraqui rédigerait trois lettres destinées à être transmises par un émissaire spécial. Au mois d’août, une lettre fut envoyée à Bouabid. En septembre, après un entretien avec Shlomo Havilio à Paris, Chouraqui en envoya une autre à Marc Sabbah proposant la visite d’une délégation de Juifs istiqlaliens en Israël, conformément au souhait de Ben Barka.

Les entretiens avec Ben Barka à Paris

Huit mois après sa mission diplomatique au Maroc, Chouraqui fut invité, le 18 novembre 1959, à une réception à l’hôtel Crillon, donnée par Abdellatif Benjelloun, ambassadeur du Maroc à Paris. Ben Barka, arrivé le jour même à Paris, y assista également. Il demanda à Chouraqui de bien vouloir le rencontrer le 21 novembre afin de poursuivre leurs entretiens du mois de février au Maroc. Il est intéressant de noter que depuis septembre 1959, les services secrets français du SDECE et du DGSE, ainsi que la CIA américaine assuraient séparément une filature discrète et serrée sur les déplacements de Ben Barka. Cette surveillance était d’autant plus ardue que les nouvelles tendances tiers-mondistes que le dirigeant de la gauche marocaine avait progressivement adoptées le contraignaient à de nombreux déplacements à travers le monde.

Les deux personnalités se retrouvèrent après le retour de Ben Barka d’Égypte où il avait rencontré le président Nasser. Selon le leader marocain, le président égyptien était davantage préoccupé par l’économie de son pays que par Israël. Au cours de leurs entretiens, Nasser se révéla relativement modéré envers Israël. Selon Ben Barka, dans moins de dix ans, on devrait aboutir à la paix au Moyen-Orient. Le chef de l’aile gauche de l’Istiqlal, qui disposait de la majorité dans le gouvernement Ibrahim, n’essaya pas de justifier les actes de son gouvernement quant à « la poursuite des activistes sionistes » et à la rupture des relations postales avec Israël. Il prétendit n’avoir pas été consulté à ce sujet et déplora le fait que certaines personnes faisaient preuve d’excès de zèle. Il affirma ne pas être au courant d’une quelconque pression des pays arabes exigeant la rupture des relations postales avec Israël. Il promit d’en parler au Premier Ministre Ibrahim et proposa que René Cassin, vice-président de l’Assemblée Consultative Française et président de l’AIU, soulève le sujet lors de ses entretiens au Maroc prévu pour la fin janvier.

Dans un éditorial publié à la même époque dans l’organe de l’Istiqlal, El Alam, le chef traditionaliste de l’Istiqlal, Allal Alfassi attaqua la propagande diffusée, selon lui, au sein de la communauté juive : « Après l’accession à l’indépendance, nous avons mis fin à l’émigration légale des Juifs marocains vers Israël. Malheureusement, celle-ci continue par d’autres voies. Nous sommes persuadés que les Juifs ne quittent pas le Maroc de leur propre gré et qu’ils sont incités à le faire par les sionistes. Les attaques dans la presse internationale contre le Maroc ne serviront à rien. Si l’intention est d’obliger les Juifs du Maroc à quitter leur patrie pour se joindre à des éléments œuvrant contre l’intérêt des Arabes, nous continuerons à nous opposer à cette émigration de toute notre force ». Chouraqui condamna l’article à caractère antisémite, publié dans l’organe du parti de Ben Barka. Ce dernier était au courant, se rappelait même la date de sa parution (20 mai) et prétexta que lui se trouvait alors à l’étranger et qu’il avait protesté contre les propos de l’auteur, quand il en eut prit connaissance. D’ailleurs, affirma-t-il, le contenu était contraire à l’idéal démocratique qui animait son parti. Il garantit que dorénavant des écrits de ce genre ne trouveraient plus place dans son organe.

À la surprise de Chouraqui, une grande partie de leur entretien révélait l’intérêt du chef de file de la gauche marocaine pour Israël : démographie, économie, politique et enfin la Histadrout. Il approuvait les relations qu’entretenait Israël avec les pays afro-asiatiques en voie de développement et suivait avec grand intérêt le processus d’intégration des Juifs d’Afrique du Nord en Israël. Ben Barka regrettait, une fois de plus, que les événements au Maroc ne puissent lui permettre d’effectuer, lui-même, une visite en Israël et souhaitait le faire dès que possible. En attendant, il demanda à Chouraqui une documentation détaillée sur Israël et sur les sujets débattus, matériel que l’ambassade d’Israël à Paris s’empressa de lui faire parvenir.

Après deux entretiens avec Ben Barka, Chouraqui reçut de nouvelles instructions sur les alternatives proposées quant à la reprise des relations postales et sur les problèmes de l’émigration, en vue des prochains entretiens avec Bouabid. On lui demanda d’étudier avec les Marocains l’éventualité d’une aide d’Israël pour la réalisation de projets de développement ainsi que l’envoi au Maroc de médecins pour soigner les malades intoxiqués par la consommation d’huile frelatée. À l’inverse des consignes précédentes, on lui demanda de placer le sujet de l’émigration au cœur des entretiens. L’objectif était de convaincre les Marocains de permettre à un organisme comme le CJM ou l’HIAS d’organiser au Maroc le départ de Juifs, selon un quota de quelques centaines d’émigrants par mois. Ainsi, contrairement au projet initial, le Ministère des Affaires Étrangères israélien avait décidé d’utiliser les services de Chouraqui comme alternative aux missions inefficaces, à son avis, d’Alexandre Easterman.

Les services rendus aux chefs de la Misgeret

Suite au succès des entretiens de Chouraqui avec les autorités marocaines, le chef de la Misgeret à Paris lui demanda de se rendre à nouveau au Maroc. Cette fois-ci, il était accompagné de Binyamin Rotem, un officier du Mossad chargé des opérations du réseau. Ils avaient pour mission de recruter des personnalités juives susceptibles de soutenir les projets de la Misgeret. L’adhésion du chef de la communauté David Amar à la cause israélienne était aux yeux du Mossad un but impératif pour le bon fonctionnement de l’émigration clandestine. Chouraqui devait d’abord établir des contacts préliminaires entre Rotem et des personnalités françaises qu’il avait connues lors de son activité dans la Résistance durant l’occupation allemande. L’organisation espérait amener ces personnalités à collaborer avec les chefs de la Misgeret en matière de renseignement et de passages de frontière. Lors de ce séjour, Chouraqui avait comme consigne de ne rencontrer des notables marocains comme Aherdan, Bouabid et Ben Barka que dans la mesure où le temps le lui permettrait.

Chouraqui et Rotem séjournèrent au Maroc, comme délégués de l'ambassade d'Israël, entre le 4 et le 11 janvier 1960. Les émissaires de la Misgeret réussirent ainsi à mobiliser à leur cause de nombreux dignitaires de la communauté. L’émissaire israélien Zonia Goren avait tracé les grandes lignes de son activité au sein de la communauté. Son objectif était de promouvoir « la résurrection juive », de consolider une classe dirigeante « digne de ce nom », d’affermir l’unité interne de la communauté, de veiller au bon fonctionnement des institutions juives et d'encourager la revendication de droits qui soient officiellement reconnus par les autorités. Pour cela, Goren et ses collègues établirent une liste de personnalités susceptibles d’aider les projets de la Misgeret dans le domaine de l’émigration. Chouraqui s'entretenait séparément avec des dirigeants éminents de la communauté et évaluait leur aptitude à aider les Israéliens. Lorsqu’il constatait que telle personne n’était pas opposée à l’idée, il la mettait en rapport avec Rotem.

Parmi les grands noms qui ont collaboré avec lui, Goren cite : David Amar, le rabbin David Obadia, Max Lœb et le Dr. Akiba Benharosh. Par la suite, David Shomron et Pinhas Karitz (Qatsir) sollicitèrent eux aussi les services de Chouraqui. Sur six membres juifs de l’Assemblée consultative, quatre collaboraient avec la Misgeret : le rabbin David Obadia, le Dr. Salomon Benchabat, Jacques Elkaïm et David Benazeraf. Ce dernier, fervent partisan de l’intégration dans la société marocaine avait été le premier président de la communauté juive de Casablanca après l’indépendance. En avril 1961, Max Lœb arrangea une rencontre, à son domicile à Casablanca, entre Chouraqui et Meyer Obadia, alors, président de la communauté de Casablanca, pour le convaincre d’aider les émissaires de la Misgeret, mais en vain.

Chouraqui devait remarquer une atmosphère d'étouffement dans les milieux juifs, résultant d’une part, de la rupture des relations postales et de l’autre, du refus de délivrance des passeports. Par ailleurs, les difficultés économiques n’avaient pas épargné les Juifs et les rivalités intestines s’étaient accrues affrontant les masses favorables à l’émigration en Israël aux partisans de l’intégration à la société marocaine. Chouraqui fut très impressionné par la subtilité du roi Mohammed V, qui avait convié l’opposition de gauche à constituer un gouvernement. Par contre, il estima que ce gouvernement avait détourné le Maroc des pays occidentaux et l’avait rallié au bloc de l’Est et à la Ligue arabe. Cette politique devait entraîner la scission de l’Istiqlal : face à l’équipe de gauche composée de Bouabid, Ben Barka, Ibrahim et Ben Seddiq se regroupaient les partisans du palais, l’aile droite de l’Istiqlal et un groupe de libéraux indépendants réunis autour de l’ex Premier Ministre Bekkaï. Les Forces Armées Royales commandées par le prince héritier, Moulay Hassan, et les services de sécurité de Laghzaoui constituaient deux axes supplémentaires opposés au gouvernement de gauche. Chouraqui avait l’impression que le Maroc se trouvait à la veille d’une insurrection et s’attendait à une opération militaire déterminante de la part du roi pour déjouer un éventuel coup d’état. Ce sentiment reposait sur le rapport de force entre les parties en lice, le différend s’était encore envenimé à la veille des élections législatives et communales.

La seconde mission diplomatique au Maroc

En janvier 1960, Mohammed V et son Premier ministre Ibrahim accomplirent une tournée de cinq semaines dans les capitales arabes du Moyen-Orient, conformément aux décisions de la conférence de la Ligue arabe réunie à Casablanca. Durant un séjour de onze jours en Égypte, le roi se consacra au renforcement de l’arabisation dans l’enseignement. Des enseignants égyptiens furent invités au Maroc pour remédier à la pénurie de maîtres d’arabe due à la politique du protectorat français. Par contre [En revanche], le roi rejeta poliment les propositions égyptiennes de lui fournir des armes et d’entraîner l’armée marocaine. Paradoxalement, c’est après cette tournée dans les pays arabes que Mohammed V décida d’œuvrer pour le renforcement des liens entre le Maroc et l’Occident et de se distancer du régime nassérien. Lors de son passage en Jordanie, il avait même été envisagé de mettre sur pied une « Alliance des trois rois » afin d’entraver l’hégémonie nassérienne de la République Arabe Unie. Peu de temps après (21 avril), au cours d’une visite du roi Hussein de Jordanie au Maroc, Mohammed V accepta la proposition jordanienne d’entraîner l’armée marocaine. Néanmoins, la presse adhéra ouvertement à l’idéologie panarabe, tendance qui ne pouvait qu’inquiéter la communauté juive. Cinq hauts fonctionnaires juifs, dont Henri Ohana et René Coriat s’adressèrent au Premier Ministre Ibrahim pour lui exprimer leurs craintes de débordements antijuifs que la nouvelle politique risquait de provoquer.

L’entretien de Chouraqui avec Ben Barka se déroula, début janvier, au domicile de ce dernier à Rabat. Ben Barka esquissa devant son hôte un brillant panorama de la situation politique au Maroc, fit référence aux pressions de la Ligue arabe pour justifier les intentions du gouvernement sur la question des passeports et des relations postales. Chouraqui lui rétorqua que le Maroc devait choisir entre sa communauté juive et la Ligue arabe. Il ajouta en outre, qu’il ne serait pas raisonnable de la part de son interlocuteur de se faire des ennemis au sein d’une population juive dynamique et influente, à la veille d’élections auxquelles son nouveau parti se présentait. Ben Barka lui garantit que les décisions anti-juives n’avaient pas été adoptées dans son parti et qu’elles n'engageaient que le Premier Ministre Ibrahim. Il n’oublia pas, une fois de plus, d’exprimer sa sympathie pour Israël qui représentait à ses yeux « le miracle du siècle et une nation construite à partir du néant ». Cette rencontre eut lieu peu de temps avant que Ben Barka, sentant une atmosphère d’hostilité à son égard, soit contraint de fuir sa patrie. En effet, suite au complot de février, auquel il fut impliqué, il se vit accusé, un mois plus tard, d’avoir pris part à une tentative d’assassinat du prince héritier.

Ibrahim accompagnant le roi à l’étranger, c’est Bouabid qui assurait l’intérim de Premier Ministre. Les contacts amicaux que ce dernier entretenait depuis longtemps avec Chouraqui, lui permettaient de critiquer violemment la politique de son gouvernement tant pour la rupture des relations postales que pour l’octroi des passeports. Il essaya en vain de se justifier en rappelant les pressions de la Ligue arabe. Néanmoins, il avoua que ces décisions absurdes ne reflétaient en fait que les difficultés internes du pays. Il fit, à cette occasion, une confidence personnelle : « J’ai lutté pour l’indépendance du Maroc depuis l’âge de 19 ans. Je me demande à présent : était-ce indispensable ? Y a-t-il encore une place pour moi dans ce pays ? ». Bouabid paraissait déprimé et épuisé, mais s’engagea malgré tout, à s’entretenir du problème juif avec Ibrahim et le roi dès leur retour. Il promit aussi de donner suite à une demande d’entretien de David Amar.

Les relations avec les proches du Palais

Pour ne pas donner l’impression de favoriser les politiciens de la gauche marocaine, Chouraqui décida d’équilibrer ses visites en s’entretenant avec les proches du palais. Dans son domicile à Salé, l’ancien Premier Ministre Bekkaï exprima à Chouraqui son ardente hostilité envers le gouvernement de gauche et évoqua même la possibilité d’un coup d’état militaire, si après le retour du roi, celui-ci ne décidait pas de dissoudre ce gouvernement, cause de tant de malheurs à son pays. Il souligna qu’il n’attendrait pas plus de deux mois la décision du souverain avant de passer à l’action. Il osa même demander à Chouraqui qu’Israël lui fournisse une aide diplomatique et qu’elle demande au Ministère des Affaires Étrangères français et au Département d’État américain d’exercer des pressions sur le roi, pour le convaincre à dissoudre le gouvernement Ibrahim. Bekkaï ajouta qu’il appréciait la retenue d’Israël face aux démarches antijuives du Maroc et ajouta que toute campagne de presse contre le Maroc n’affaiblirait que le roi et porterait atteinte à la stabilité du régime.

Chouraqui rencontra le chef du Mouvement Populaire Mahjoubi Aherdan par l’intermédiaire de son ami le français libéral Patrice Blacque Belair, qui, sous le protectorat, avait été partisan de l’indépendance du Maroc. Blacque Belair avait séjourné cinq années au Couvent des Petits Frères de Jésus et avait pris part à la résistance. Après l’indépendance, il se consacra à affermir l’indépendance du Maroc et devint l’attaché de presse du prince héritier. Deux mois auparavant Blacque Belair avait rencontré Chouraqui à Paris et lui avait présenté le couple Aherdan le samedi 26 à son domicile parisien. Au cours du repas, les participants discutèrent des problèmes préoccupant les nouveaux états indépendants et des relations entre le Maroc et Israël. Les deux invités exprimèrent leur désir de visiter Israël, mais Aherdan était persuadé que les Israéliens ne lui permettraient pas de le faire, ce que Chouraqui s’empressa de démentir. Le dirigeant du Mouvement Populaire demanda qu’on lui envoie une documentation sur Israël, doléance que l’ambassade à Paris s’empressa de satisfaire.

Chouraqui rédigea un rapport à Lili Castel sur ses entretiens, mais les fonctionnaires du Ministère des Affaires Étrangères étaient persuadés que, dans l’état politique où se trouvait le Maroc, il n’y avait aucune chance qu’Aherdan ou d’autres personnalités, osent effectuer une visite en Israël, même sous le couvert du secret. Néanmoins, ils permirent à Chouraqui de répondre positivement à l’invitation des deux couples. Le Ministère vérifia les dispositions de sécurité nécessaires à ces visites et suggéra à Chouraqui d’inviter les deux couples, non pas au nom du gouvernement, mais sous le patronage d’une institution non gouvernementale conformément au souhait des invités. Chouraqui obtint carte blanche pour inviter en Israël toute personnalité politique notoire, entre autres Bekkaï, Réda Guédira, Bouabid et Ben Barka. L’invitation des deux derniers, avait déjà été prise en considération en juillet, mais ils avaient été encore indécis quant à la date. Malgré leur scepticisme, les fonctionnaires du Ministère estimaient que la démarche ne nuirait pas au prestige d’Israël. Toutefois, ils demandèrent à Chouraqui de concentrer ses efforts sur des personnalités politiques susceptibles de réaliser le voyage.

En janvier 1960, Chouraqui s’entretint de nouveau avec Aherdan et Blacque Belair à leurs domiciles au Maroc. Lors de cette visite, Chouraqui rencontra Aherdan, une première fois, lors du dîner chez les Blacque Belair et une seconde fois dans la villa familiale d’Aherdan, le 9 janvier. Au cours d’un dîner, Aherdan reçu un message de la police où il fut informé qu’on avait arrêté des suspects qui s’apprêtaient à l’assassiner. Au grand étonnement de Chouraqui, Aherdan ne renonça pas à l’idée du voyage en Israël avec le couple Blacque Belair. Quand le sujet fut évoqué, Aherdan voulu savoir si cette visite pouvait s’effectuer dans le secret total et s’enquit de ses détails. Chouraqui promit de contacter Blacque Belair dès son retour à Paris, pour le mettre en rapport avec la personne chargée de fournir les billets d’avion et les documents nécessaires pour se rendre en Israël.

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