Les organisations juives internationales et les droits des Juifs du Maroc 1955-1961

Publié le par Yigal Bin-Nun

Psychose ou prévoyance

La contribution des organisations juives

internationales à l’octroi de droits aux Juifs

du Maroc 1955-1961
 

Yigal Bin-Nun

 

La question de l'émigration juive, communément désignée comme « le droit à la liberté de circulation » était une pré­occupation constante des dirigeants de la communauté juive du Maroc indépendant, tracassés par les obstacles que dressaient les autorités marocaines à l’octroi de passeports. Ces obstacles in­quiétaient également le gouvernement israélien, l'Agence Juive, les responsables du Mossad et les organismes juifs internatio­naux. Dès 1955, Israël et les organismes juifs internationaux déléguèrent au Maroc des émissaires pour faire pression sur les autorités marocaines afin de les contraindre à adopter des mesures plus libérales envers l’émigration juive.

Malgré des déclarations favorables à l'égalité des droits à accorder aux Juifs, les milieux libéraux marocains, soucieux de présenter à l’opinion publique mondiale un aspect progressiste et libéral de leur nouvel état, étaient opposés à cette émigration. Ils souhaitaient d’une part, afficher l’image d’un pays moderne où tous les citoyens pouvaient jouir de l’égalité des droits, sans distinction de religion, mais, d’autre part, ils craignaient que le départ des Juifs du Maroc n'affaiblisse l'économie nationale. Par ailleurs, les milieux panarabes de l'aile traditionaliste du parti de l'Istiqlal s’opposaient au départ des Juifs aisés en Israël qui iraient renforcer les rangs de l’armée et combattre les voisins arabes. L’opposition des dirigeants marocains, appartenant à tous les partis, au départ des Juifs, reflétait aussi la diversité des cultures politiques au sein cette classe dirigeante. À leurs yeux, les Juifs, étant de nationalité marocaine, constituaient une main-d’œuvre qualifiée pour l’administration civile qui, après le départ des Français, souffrait du manque de cadres professionnels. Les représentants israéliens opposaient à cet argument que, dans certaines professions, le départ de Juifs libérerait des postes de commande au bénéfice de jeunes musulmans qualifiés.

Le but principal des émissaires des organismes juifs internationaux et surtout du Congrès Juif Mondial était d'encourager les chefs de la communauté juive à exiger leurs droits et parallèlement à effectuer une pression constante sur les autorités pour l’octroi de passeports aux Juifs du pays. Toutefois ils s’étaient abstenus de révéler leurs véritables intentions et avaient préféré utiliser des formules diplomatiques se fondant sur la Déclaration des Droits de l’Homme. Ils préféraient débattre du principe, facilement défendable, du droit à la libre circulation et à l'octroi de passeports, plutôt que d'évoquer le désir d’un pays étranger d’obtenir le droit d'organiser sur le territoire marocain une émigration systématique et structurée de ses ressortissants juifs pour les acheminer vers Israël.

Très tôt, les autorités durent renoncer à leur intention d’entraver ces départs et firent semblant de les ignorer tant qu’ils s'effectuaient discrètement, à l’insu des partis politiques de l'opposition. La question juive avait ainsi donné aux chefs des partis des arguments politiques pour défier le Palais, mais personne n’osa manifester son consentement public au départ des Juifs. Par contre, au cours d’entretiens privés, ils ne s'y opposèrent pas et n'engagèrent aucune démarche pour y mettre un terme. Par la suite, le trône décida de réviser sa politique sur ce point. La pression de l’opinion publique mondiale engendra une vision pragmatique du problème. Le Palais comprit qu'il serait insensé d’ériger des barrières artificielles au désir de nombreux Juifs fermement décidés à quitter le pays, pour bâtir leur avenir sous d'autres cieux. 

Les divergences de vue à propos de l'émigration juive n’opposèrent pas seulement les autorités marocaines aux émissaires d'Israël et du Congrès Juif Mondial, mais opposèrent aussi le Congrès Juif Mondial au Mossad et au gouvernement israélien. Certes, les chefs du CJM reconnaissaient que le sionisme et l'Etat d’Israël incarnaient l'âme du peuple juif, mais ils soutenaient toutefois qu’il ne fallait pas pour autant négliger les Juifs vivant encore en diaspora, et qu’il fallait s’en occuper.

Les chefs du CJM se voyaient principalement responsables de la sauvegarde de la vie spirituelle du judaïsme en diaspora, puisque, de toute façon, l'Etat d'Israël était incapable d'intégrer tous les Juifs en son sein. C'est pour cela qu'ils décidèrent de promouvoir dans la communauté juive nord-africaine des œuvres de bienfaisance dans les domaines culturels et sociaux. Ils œuvrèrent pour l’amélioration de la condition juive, en encourageant les dirigeants de la communauté à réagir contre toute atteinte aux droits des Juifs. Pour asseoir son statut aux yeux des dirigeants politiques, le CJM leur fournit quelques services et entretint avec eux des rapports amicaux.

Bien que les représentants du CJM n'aient pas toujours été optimistes quant aux résultats de leurs contacts, ils n’en continuèrent pas moins de dépêcher de nombreuses délégations auprès des ministres et hauts fonctionnaires pour que le contact ne soit pas interrompu. Néanmoins, les chefs du CJM se plaignirent à différentes reprises de ne pas être assez soutenus dans leurs efforts par l’Etat d’Israël, bien qu’ils remplissent les fonctions d'ambassadeurs non-officiels de cet état dans les pays où celui-ci ne pouvait pas être représenté. Ils critiquèrent aussi les activités du réseau clandestin de la Misgeret dans le domaine de l'émigration et prétendirent que les actions de ce réseau ne résoudraient en rien le problème et nuiraient même aux démarches diplomatiques en vue d’un éventuel accord avec les autorités marocaines.

Les raisons pour lesquelles la masse juive du Maroc avait décidé de quitter le pays sont diverses. Cependant, elles découlent toutes des inquiétudes concernant un avenir assuré dans le nouveau Maroc. Ce pays, sorti du colonialisme, était imprégné d’une longue tradition dont l’islam constituait le noyau de la civilisation. Il se posait ainsi d’emblée un problème d’incompatibilité avec la possibilité d’intégration des Juifs dans la société du pays. En dépit de déclarations apaisantes, la classe dirigeante marocaine était relativement consciente de cette incompatibilité que les pays laïcs en Europe occidentale avaient tenté de résoudre avec un certain succès.

Parmi les ombres qui se profilaient sur l’avenir des Juifs au Maroc, le conflit israélo-arabe constitua une source non négligeable de la dégradation des relations entre Juifs et Musulmans. Ce conflit ranima maints soucis d’ordre affectif et religieux, qui tôt ou tard risquaient d'amplifier les rivalités et devaient éveiller à plus ou moins longue échéance la question de la double allégeance. De plus, l’exemple d’autres pays arabes et de leurs relations avec les Juifs, ne constituait pas non plus une source de réconfort quant à l’avenir de relations harmonieuses entre Juifs et Musulmans dans la monarchie chérifienne.

Étant donné que l'émigration s'effectuait dans une atmosphère de discrétion, on ne pouvait évaluer convenablement son ampleur. Les médias ne publiant pas de données sur ce sujet délicat, chacun alimentait son imagination de ce qu’il pouvait observer autour de lui et de ce qu’il était capable d’en déduire. Dans l'imaginaire juif de l’époque, le rythme de l'émigration avait atteint des proportions telles que chacun pensait, que tous ses proches et amis avaient déjà quitté le pays et qu'il était un des derniers à n’avoir pas encore pris son destin en main. En outre, ceux qui n'avaient pas encore émigré savaient pertinemment que tôt ou tard ils seraient astreints à le faire. Ainsi le vide créé par les premiers départs engendra une psychose qui se développa en boule-de-neige.

Paradoxalement, la psychose des départs ne fut pas le fait des émissaires israéliens qui auraient sûrement voulu la provoquer, mais plutôt celui des autorités marocaines qui s’efforçaient de l'empêcher. En d’autres termes, plus les autorités marocaines soulevaient des difficultés pour endiguer le départ des Juifs et les encourager à rester, plus le désir des Juifs de quitter le Maroc grandissait, de peur que, plus tard, ce ne soit plus réalisable. De plus, les Juifs étaient constamment angoissés par une question primordiale : le Maroc pourrait-il à long terme garantir la tolérance dont il faisait preuve à leur égard ? Le simple doute pouvait, à lui seul, suffire à alimenter leur désir de partir, bien qu'il n'y ait presque jamais eu d’atteinte concrète à leur sécurité. Certes, le doute, les craintes et la panique peuvent facilement transformer de paisibles citoyens loyaux en émigrants potentiels, lorsqu'on inflige des restrictions à leur liberté de circulation.

Sans la psychose de l'émigration, les Juifs auraient pu vraisemblablement exploiter une conjoncture avantageuse et en tirer des bénéfices économiques et sociaux. Toutefois, cet avantage aurait sans doute disparu, lorsque des diplômés musulmans, ayant achevé leurs études, auraient exigé d’accéder à des fonctions dans l'administration du pays, dans son commerce et son économie. Peut-être même que des différends auraient confronté les anciens fonctionnaires juifs aux nouveaux postulants musulmans.

Parallèlement à l’ingérence du conflit moyen-oriental dans l’évolution des relations judéo-musulmanes au Maroc, une inquiétude supplémentaire s'attisa dans la communauté. Les Juifs ne seraient-ils pas privés des avantages acquis par la francisation, par rapport au public musulman ? L'adoption imminente de l’arabisation entraînerait sans doute la perte des privilèges acquis grâce à la culture française dans l'attribution de postes de gestion dans l’administration civile. Au sein de la bourgeoisie et des professions libérales, s’accentua la sensation de panique lorsqu’il fallut trancher entre la langue française et sa culture auxquelles elles avaient adhéré avec grande avidité, et le processus d'arabisation qui entraînerait nécessairement une forte empreinte culturelle musulmane, où l’influence des Juifs serait médiocre.

La masse des Juifs du Maroc comprit qu'on ne pouvait plus s’accrocher artificiellement à la France et à sa culture dans le Maroc indépendant. Salomon Benbaruk, membre du comité de la communauté de Casablanca, qui n'était pas particulièrement partisan de l'intégration note à ce propos : « Comment pouvait-on naïvement penser que les structures factices, maintenues par le régime du colonial agonisant ne seraient pas abolies ? Que toute cette façade de francisation inacceptable par le peuple marocain, son chef et ses dirigeants, ne serait pas rejetés comme un corps étranger ? Aucun compromis, aucun paternalisme ne sauraient être admis. Honnêtement, il fallait s'intégrer ou partir ».  La classe dirigeante juive resta relativement muette à ce sujet, à cause du problème de la double allégeance.

Souvent, comme dans le cas du Président de la communauté David Amar, les Juifs furent contraints d'émettre des propos contradictoires, afin d'éviter des discordes avec les autorités marocaines, et aussi pour rester fidèles à leurs penchants affectifs. L'option israélienne et hébraïque n'était pas idéale, mais elle était bien plus avantageuse que celle d'un avenir juif dans un pays qui s’appliquerait à consolider son identité musulmane et arabe.

ASSARAF Robert, Mohammed V et les Juifs du Maroc, préface de Michel Abitbol, Plon, (Paris 1997)

ASSARAF Robert, Une certaine histoire des Juifs du Maroc 1860-1990, Jean-Claude Gawsewitch Editeur, (Paris 2005)

BEL AIBA Inès, ALAMI Younes, AMAR Ali, et JAMAI Aboubaker, « Le Maroc et le Mossad », Dossier, Le Journal Hebdomadaire, N°167, (Casablanca, 3 au 9 juillet 2004)

BÉNABOU Marcel, « Juifs et Arabes au Maroc », La Nef, numéro spécial, sept-oct. 1964.

BENBARUK Salomon, Trois quarts de siècle pêle-mêle, Maroc-Canada, 1920-1950-1990, (Montréal)

BENSIMON Agnès, Hassan II et les Juifs, Histoire d'une émigration secrète, Le Seuil, (Paris 1991)

BIN-NUN Yigal, « La quête d'un compromis pour l'évacuation des Juifs du Maroc », L'exclusion des Juifs des pays arabes, Pardes nº34, (In press éditions 2003)

CHOURAQUI André, L'Alliance Israélite Universelle et la renaissance juive contemporaine 1860-1960, (Paris 1950)

CHOURAQUI André, L'amour est fort comme la mort, une auto biographie, Robert Laffont, collection vécu, (Paris 1990)

COHEN David B., « Quand Israël fermait ses portes aux Juifs orientaux », Libération, 17 avril 1984.

COHEN Prosper, La grande aventure, (Jérusalem 1993)

DAHAN Jacques, Regard d'un Juif marocain sur l'histoire contemporaine de son pays, L'Harmattan (Paris 1995)

DE NESRY Carlos, Les Israélites marocains à l'heure du choix, Éditions internationales, (Tanger 1958)

DE NESRY Carlos, Les Juifs dans le Maroc nouveau, extrait de l'Information Juive, (Alger 1957)

DE NESRY Carlos. « Rapts, un problème dramatique pour le judaïsme marocain, les conversions forcées de jeunes filles mineures », L’Arche, n°71, décembre 1962,

DE NESRY Carlos. Le procès : « L'émigration vers Israël devant la justice marocaine », L'Information Juive, n°102 novembre 1958, (Alger)

ENDERLIN Charles, Paix ou guerres : Les secrets des négociations israélo-arabes 1917-1990, Stock, (Paris 1990)

GOLAN Jo, Pages d’un journal, Manuscrit,

GOLDMANN Nahum, Autobiographie : America-Europe-Israel, Excerpts from chapter 13 "Contacts with arab leaders", Langen Müller Verlag GmbH, (München, Wien 1981)

HARRUS Elias et Sarita, Témoins associés à l'œuvre de l'Alliance au Maroc, AIU Nadir, Repères (Paris 2003)

HARRUS Elias, L'Alliance en action, Les écoles de l'Alliance israelite universelle dans l'Empire du Maroc (1862-1912), AIU Nadir, Repères (Paris 2001)

KARITZ Pinhas, L'organisation et les tendances politiques des juifs au Maroc depuis l’indépendance (ronéotypé) Université de Paris [1984]

LASKIER M. Michael, North African Jewry in the twentieth Century, New York University Press, (New York 1994)

LAZARUS Jacques, « Le gouvernement marocain interdit l'immigration collective des Juifs à destination d’Israël » Informations Juives, n°78, juin 1956 (Alger)

LAZARUS Jacques, « Perspectives marocaines » Informations Juives, Alger, n°69-70, août 1955

LEHRMAN Hal, L'El Wifak chez les Juifs marocains, entente cordiale ou collaboration, L'Arche n°20, 21, août, septembre 1958.

LÉVY Armand, Il était une fois les Juifs marocains, témoignage et histoire de la vie quotidienne, L'Harmattan, (Paris 1995)

LEVY Simon, « La communauté juive dans le contexte de l'histoire du Maroc du 17 e à nos jours », Colloque international sur la communauté juive marocaine (1978 Paris) Juifs du Maroc, Identité et dialogue, actes du Colloque international sur la communauté juive marocaine, vie culturelle, histoire sociale et évolution, (Paris 18-21 décembre 1978. la Pensée sauvage, Grenoble 1980)

LEVY Simon, « Les militants juifs pour l'indépendance du Maroc », New Outlook, avril 1981.

MALKA Victor, Après les élections marocaines. L'Arche n°78, juillet 1963.

MALKA Victor, David Amar ou la passion d'agir. Biblieurope, (Paris, 2003)

MALKA Victor, La mémoire brisée des Juifs du Maroc, Entente, (Paris, 1978)

MALKA Victor, Maroc, « Des raisons d’espérer ». L'Arche n°57, octobre 1961,

MALKA Victor, Maroc, « L’indépendance ? La situation des communautés juives en Tunisie et au Maroc. L'exemple marocain ». L'Arche n°62, mars 1962,

MERGUI Raphaël, « Le Maroc, Israël et les Juifs », Jeune Afrique n°904, 3 mai 1978, pp. 56-63.

NATAF Félix, Je dis enfin ce que je pense, [Paris 1980]

OUFKIR Raouf, Les invités, Vingt ans dans les prisons du Roi, Flammarion, (Paris, 2003), Réédition revue en livre de poche, Édition J’ai lu, (Paris 2005)

OLLIVIER Georges, L'Alliance Israélite Universelle 1860-1960, documents et témoignages, (Paris 1959)

RIEGNER Gerhart M. Ne jamais désespérer, Soixante années au service du peuple juif et des droits de l'homme, Éditions du Cerf, (Paris, 1998)

SAADOUN Haim, « L'immigration illégale d'Afrique du Nord en Palestine », Pardès 17, 1993

SCHULMANN, Zede, Autobiographie, (Casablanca, 1980)

SHWARTZBART Isaac I., 25 années au service du peuple juif, une chronique des activités du Congres Juif Mondial, août 1932 - février 1957, New York/ Alger, traduit de l'anglais et édité par le Bureau nord-africain du Congrès Juif Mondial

SZULC Tad, The secret alliance : The extraordinary story of the rescue of the Jews since World War : Farrar, Straus & Giroux, (New York 1991)

TEDGHI Joseph, « Les Juifs du Maroc et le sionisme », Les Juifs de France, le sionisme et l'état d’Israël, Doris BENSIMON et Benjamin PINKUS, Actes du Colloque International, INALCO, 1987.

TEMIME Émile & DÉGUIGNÉ Nathalie, Le camp du Grand Arénas, Marseille, 1944-1966, Autrement, (Paris 2001)

TESLER Mark & HAWKINS Linda, « The political Culture of Jews in Tunisia and Morocco », International Journal of Middle East Studies, vol. 2, 1980

TSUR Yaron, « Les dirigeants du judaïsme marocain et l'indépendance », Relations judéo-musulmanes au Maroc, perceptions et réalités, dirigé par Michel Abitbol, Stavit CRJM, (Paris 1997)


1.      S. Benbaruk, Trois-quarts de siècles pêle-mêle, Maroc-Canada, 1920 -1950 -1990. pp. 6 et 7. 

Publié dans Publcations

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article